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SPÉCIAL ABDELLAH TAÏA


L'écrivain marocain Abdellah Taïa répond aux questions des étudiants de l’Institut des Hautes Etudes de Management de Rabat, Maroc. Ce petit film a été enregistré le dimanche 20 décembre 2009 à Paris.

BELLEVILLE

Une nouvelle signée Abdellah Taïa

 

 

La nuit est redevenue mon ennemie.

Je ferme les yeux. Le sommeil ne vient pas, ne vient plus. Je suis seul à Paris, et j’ai peur.

Le Maroc, mon pays.

Je ne connais pas le Maroc. Je connais Rabat. Je connais Salé surtout : j’y suis né.

Tout est loin. J’ai quitté il n’y a pas si longtemps ce premier monde. Mon origine.

Je vais devenir fou. Je le sens. Je le sais, chaque jour un peu plus.

En attendant le sommeil je rêve déjà, je rêve encore. Je pense et c’est lourd. Ma conscience des choses devient extrême. Je tremble, tout me fait mal. L’abîme est là, devant moi. Le monde se dérobe, se renverse. Où est la terre ? Où est le ciel ? Encore une crise de panique ? Comment la fuir, l’amadouer, la prier, la séduire ? Je récite machinalement des versets du Coran. Je dis et redis le prénom de ma mère, M’Barka, M’Barka, M’Barka… Rien à faire ? La crise monte. La panique vient. Mon cœur bat plus fort, il va s’arrêter.

Je meurs.

Je ne me souviens plus tout d’un coup du Maroc. Je ne suis plus moi-même. Je suis qui ?

Je vis à Paris. Depuis sept ans dans et avec moi-même. Nous sommes seuls. Dans le silence agité de ma tête.

Je marche dans mon rêve, dans mon cauchemar parfois bleu. Je vais.

Avant, j’étais optimiste. Vraiment ? Je pleurais, je riais, je pleurais et riais en même temps. Mais je ne le disais à personne. Ma mère s’en doutait. Elle sait tout ma mère, le bien, le mal, la bénédiction, la perversité, le salut, elle sait tout du monde et de moi loin.

Aujourd’hui, de l’autre côté, je vois le noir qui est en moi depuis le début. Le désespoir inné. La folie initiale. La maladie de toujours. Le péché originel. Le suicide. La mort. La trahison. Le silence éternel.

Tout, tout se révèle enfin à moi. Mais je suis encore jeune. Trente-deux ans. Je ne veux pas tout voir, tout savoir. S’il vous plaît, s’il vous plaît, laissez-moi quelques années ou juste quelques mois encore dans l’ignorance. Non, non, je vous assure, vous vous trompez, je ne suis pas fort, je ne suis pas devenu fort, je mens, je fais semblant, je joue, je bluffe. Croyez-moi, s’il vous plaît, ayez pitié de moi. Prenez autre chose de moi, mais laissez-moi dans la naïveté, l’illusion de la naïveté. Je ne sais pas me battre. Je ne sais pas vaincre. Je veux être encore idiot, ridicule, faible, efféminé, entre-deux. Laissez les autres rire de moi, je m’en fous. Laissez-les s’éloigner, me fuir. Condamnez-moi à ce que vous voulez, j’accepterai votre jugement, mais pas cette perte, pas cette solitude devant le Grand, devant la Fin. Écoutez, écoutez, c’est moi, moi, c’est ma voix intérieure, elle dit un pays chimérique, colérique, entouré d’eau, qui bouge, disent-ils. Le Maroc.

Jadis. J’ai grandi à côté d’une prison. La prison Zaki, entre le terrain de football, l’aéroport, la base militaire, dans ce qui allait devenir une forêt, sur la route de Fès. Un jour je suis allé voir des hommes brisés en sortir. Ils étaient déjà partis quand je suis arrivé. Dans un café, juste en face de la gigantesque et effrayante porte d’entrée, je me suis assis, et j’ai écouté. Un homme grand, un peu campagnard, au milieu de son histoire, disait à un ami :

« Je suis devenu homme, je suis devenu plus fort dans la prison… Plus personne n’osait me toucher… Et c’était plutôt moi qui baisais qui je voulais… Chaque fois que j’avais envie ou que j’avais froid, j’allais baiser quelqu’un… En prison, j’ai appris le sexe. Je couchais avec mes amis, avec mes ennemis, et même avec mes frères. La loi… la loi du monde ne m’intéressait plus. La loi, je l’ai réinventée. J’ai baisé. Je me suis baisé. J’ai baisé l’autre qui est en moi. Je n’ai rien fait d’autre. Maintenant je retourne à ma femme. Je sais qu’elle a pris un amant. Je le connais. Je vais la reprendre. Je vais la baiser elle aussi pour rattraper le fil de notre histoire. Plus rien n’a d’importance. La morale ? Je m’en tape. Mes parents ? Ils m’ont renié, je les respecte quand même, mais de loin. La religion ? C’est quoi la religion ?! Une fiction, voilà, c’est tout. Je suis devenu plus fort, oui, suffisamment fort pour fuir tout en revenant à cette putain de vie. Mais je ne vivrai plus comme un chien. Je suis un loup maintenant. »

En retrouvant ma mère, j’ai voulu lui dire ces mots vrais que je venais d’entendre, d’apprendre par cœur. Elle n’était pas libre. Elle préparait avec la voyante lalla Chafya, une amie de longue date, un sort pour désenvoûter mon grand-frère. Mon grand-frère ! Quelle déception ! Petit, j’espérais devenir un homme comme lui. Un homme pour lui. Il s’est marié. Sa vie s’est alors arrêtée. Il n’était plus mon frère, mon prince. J’étais orphelin. Les rêves autour de lui se sont cassés. Ils sont tombés par terre. Il fallait continuer seul. Ne pas rapporter à ma mère les paroles libres du prisonnier. Ne pas dire mes projets, ma mégalomanie d’adolescent enfant, moi tout simplement. Ne rien avouer. Ne rien partager. Garder la légèreté première quand même. Cette brise de bonheur qui nous rendait visite parfois. Continuer à aimer. Ne pas juger. Ne pas se juger ? Difficile. Et un jour, je ne me souviens plus exactement du chemin que j’ai emprunté, atterrir à Belleville. 72, rue de Belleville. L’immeuble d’Edith Piaf. « Ici naquit en… Edith Piaf dont la voix allait plus tard bouleverser le monde… »

 

Je suis arrivé. Je vis dans la ville de mon rêve premier. Tout a commencé à prendre forme, doucement, lentement. Je connais mon sang, mon sexe et parfois mon avenir. J’avance, je recule. L’été d’une grande canicule, je venais d’avoir trente ans, il y a eu une grande déflagration. En moi. La nuit. Métro Pyrénées. Dans le silence indifférent du monde. Le mal s’est réveillé dans mes entrailles. Et la peur interminable, celle de l’homme enfant face aux heures terribles de son existence, de son exil, a pris le dessus. Je vis depuis dans cette peur et je sais que je suis maudit. Vraiment maudit. Ma mère ne le sait pas. Pas encore.

 

© Abdellah Taïa

Tous droits réservés.

Publiée avec l’autorisation d’Abdellah Taïa.

 

Vient de paraître aux éditions du Seuil :

LILA

Une nouvelle signée Abdellah Taïa

 

 

On ne me demandait pas mon avis. On m'emmenait dans un autre monde, les yeux endormis, le corps las, le noir de la nuit en train de me gagner. Mon père me mettait sur son dos quand mes jambes n'arrivaient plus à me porter. On marchait longtemps dans le silence, on se préparait pour l'invisible, pour la musique, la danse, la joie et la douleur, le combat des corps, leur langage secret enfin révélé à travers des mouvements inédits… On allait vers un rendez-vous avec l'autre qui est en certains de nous, vers les miracles, vers là où même la nuit, on ne dormait jamais.

On m'emmenait. J'entrais ailleurs, loin de chez nous, le cœur peureux. La lila ne tardait jamais à commencer. Ce à quoi j'assistais alors dépassait tout, l'inimaginable, l'incroyable arrivaient. J'étais initié au mystère par mes propres parents. Le sexe, l'érotisme, déjà très présents dans mon quotidien, atteignaient durant ces nuits infinies une autre dimension. J'entrais et je voyais clairement que tout allait d'un moment à l'autre exploser, s'ouvrir de l'intérieur, violemment. Dans ce chaos nocturne, j'étais seul, moi et moi seuls.

Je n'avais plus sommeil tout d'un coup. Dans un coin, celui des femmes, je regardais, j'observais et je faisais l'amour. Avec ma mère qui ne dansait jamais. Avec ma sœur qu'on disait possédée. Avec tous les hommes, je les recevais en moi, de loin, de près, l'un après l'autre. Je me donnais ouvert malgré moi, la tête perdue, l'âme dédoublée mais toujours dans la foi.

Les femmes étaient calmes. Elles avaient préparé à manger pour nous et pour les autres, ceux qui vivent autour de nous, les djinns, et qui ne les effrayaient pas ; elles avaient fait leur devoir, bien comme il fallait, sans se sentir obligées. Elles avaient fait même la vaisselle. Elles étaient assises par terre, accroupies, en groupe, et moi avec ma mère et ma sœur à côté. En face : les hommes, des agneaux, des loups, en djellaba ; ils buvaient comme nous du thé à la menthe très sucré.

La musique avait commencé. Sans qu'on s'en rende compte. Une flûte. Une flûte qui pleure, qui réveille, appelle, rappelle et fait petit à petit monter la chaleur de la pièce où on était réunis, et celle de nos corps fraternels, emprisonnés, bientôt libres.

Ma sœur avait ce privilège de voir, d'être visitée, de parler avec les autres, ceux que ma mère appeler les Maîtres. C'étaient des Maîtres gentils, du côté de Dieu, travaillant pour Lui, pour nous. Ils étaient entrés en ma sœur doucement mais je n'ai jamais su quand. De temps en temps, ils se manifestaient, ils venaient parmi nous, on ne les voyait pas mais ils étaient là: le corps de ma sœur tombait par terre, elle s'absentait, elle ne perdait pas connaissance, non, elle s'absentait pour laisser la place, son territoire, sa pièce, à une autre force, une autre respiration. Au début, le corps ne bougeait pas, puis comme un mouton qu'on venait d'égorger il commençait à trembler, à s'agiter dans tous les sens ; saisi par une force extraordinaire il s'apprêtait à vivre le monde autrement, une expérience intérieure qui se passait devant mes yeux mais dont je n'avais pas une idée précise, concrète. Une voix qu'on ne reconnaissait pas et à laquelle je me suis habitué au fil des années, surgissait alors de ce corps, de cette bouche, de ces lèvres, ceux de ma sœur ; une voix d'un autre monde, théâtrale, tragique, imposante qui faisait peur, elle disait des choses, de nous, de notre vie, elle réclamait un sacrifice, elle se plaignait, proférait des menaces, pleurait. Cette voix qui n'était pas bien sûr celle de ma sœur a accompagné une partie de mon enfance et toute mon adolescence, et c'est elle qui exigeait pour son bien-être, sa satisfaction, son plaisir, sa guérison, les lilas, les nuits en transe.

Ma mère ne savait pas organiser ces lilas. Elle chargeait une voyante amie, dont le rêve le plus cher était d'aller un jour à la Mecque, de cela : le sacrifice, le sang qui coule, les drapeaux de couleurs vives, les musiciens qui aimaient un peu trop le vin, les Jilalas, et les encens qui rappellent à certains le paradis perdu. Cette voyante, lalla Chafya, était une femme douce, habitée elle aussi, d'une autorité certaine mais intelligente. Elle tombait souvent malade et seules les lilas, me disaient ma mère, pouvaient la guérir, la soulager pour quelque temps. Lalla Chafya voyageait souvent, parfois très loin, pour faire des ziaras, des visites aux saints afin d’avoir leur baraka, leur bénédiction. Elle ramenait à ma mère le barouk, un souvenir sacré : l'eau des puits de ces saints, une eau rare, précieuse que ma mère gardait le plus longtemps possible.

Lalla Chafya était vieille. Elle l'a toujours été. La musique des Jilalas la transformait, la rajeunissait. C'était elle qui commençait la danse. Seule. Sans djellaba. La transe montait en elle. Son djinn montait en elle. Elle courrait sur place. Les bras inertes. La tête s'agitait, doucement, lentement. Plus tard ses foulards multicolores tombaient l'un après l'autre pour révéler sa chevelure, blanche, rouge henné. Puis elle pliait et repliait son corps, devant, derrière. Les bras se réveillaient. Les yeux s'ouvraient, se refermaient, heureux, fous. La musique montait un peu plus. Lalla Chafya, hypersensible, se mettait alors à genoux. Elle gémissait, criait. Elle se frappait la poitrine. Elle souriait et pleurait en même temps. Elle mordait ses mains, ses bras. Elle se relevait. Se remettait à genoux. Continuait à vivre le corps suspendu, dans des mouvements anarchiques, chorégraphiques, bizarres, beaux à voir. Lalla Chafya était saisie par la lumière, hypnotisée, emprisonnée, libre. Elle était primitive. De nouveau. Elle montait au ciel, nous invitait à la rejoindre, elle nous présentait à son Maître, on ne le voyait pas, mais on le saluait quand même. On redescendait tous, en même temps, vite. Le corps de lalla Chafya, à bout, tombait par terre, et cet ultime mouvement était accompagné d'un cri horrible et salutaire. Les femmes allaient vers elle, l'aspergeaient d'eau de fleurs d'oranger. Lalla Chafya ouvrait les yeux. Redevenait la vieille femme que nous connaissions. Des hommes jeunes, forts, l'aidaient à se relever ou alors la transportaient dans un coin de la pièce où elle allait, ravie, se reposer, dormir un peu, et plus tard, saisie de nouveau par la force de la musique, excitée par les odeurs des différents encens qu'on ne cessait de brûler, elle se relevait pour se remettre au milieu de la pièce et recommencer la transe, la rencontre avec l'invisible, le dialogue secret du corps, de la musique et des djinns. Mais cette fois-ci elle n'était pas la seule à danser. D'autres femmes et aussi quelques hommes étaient eux aussi sous l'influence de leur djinn, ils dansaient, s'agitaient en inventant des mouvements, des pas, des poses, des râles, une façon d'être dans le monde, l'instant, complètement inédite. Parmi eux, il y avait ma sœur : je la reconnaissais et en même temps je ne la reconnaissais pas. Pour son djinn, au contact libre avec les corps des autres, homme, femme, elle était transfigurée, pour son bien, pour son équilibre, pour s'aimer, se punir et plus tard s'unir sexuellement avec le monde et celui qui l'habitait.

De loin, enfant, adolescent, chétif, j'étais reconnaissant. L'invisible avait un sens, une odeur, une musique. Plusieurs fois, à intervalles réguliers, je l'ai rencontré. Il m'invitait à le rejoindre, à me mettre dans le groupe des corps mêlés. Je n'ai jamais voulu. J'avais peur. Je voulais juste regarder et par les yeux entrer en communion pour plus tard dire, raconter. Je savais que moi, mon plaisir, ma joie, ma liberté, c'était, à cette époque-là, de me dévêtir complètement dès que je me retrouvais seul dans la maison familiale de Hay Salam. J'enlevais mes vêtements et, nu, je redécouvrais ce premier monde qui allait à jamais me hanter. Je me promenais dans toutes les pièces, je faisais l'homme, la femme, le petit garçon. Je cherchais les miroirs pour redessiner mon corps osseux dans ma mémoire. J'avais envie de danser, faire un peu comme lalla Chafya. Je n'osais pas, je ne savais pas. Je finissais toujours par me retrouver dans le petit lit sur lequel une fois par semaine mes parents faisaient l'amour, et là, là, allongé sur le dos, les yeux toujours ouverts, agité, déterminé, ivre par avance, je me donnais à moi-même en dansant enfin : je me masturbais lentement en chantant l'hymne national marocain.

 

© Abdellah Taïa

Tous droits réservés.

Publiée avec l’autorisation d’Abdellah Taïa.

 

À paraître le 1er octobre 2009 aux éditions du Seuil :

Abdellah Taïa, homosexuel

envers et contre tous




“Il a accepté de donner son c… pour se faire connaître”, “Il est publié et on parle de lui parce qu’il est homo”, “Il se prostitue pour plaire à l’Occident”, “C’est son postérieur qui parle, pas lui”, “Il nuit à l’image du Maroc et de l’islam”, “Si nous étions réellement en terre d’islam, on le lapiderait”. Le nom de Abdellah Taïa, pour ceux qui le connaissent, ne laisse guère indifférent. Il délie les langues et déclenche, dans les discussions de café comme sur les forums Internet, des échanges au contenu très peu amène. Un internaute a écrit ceci : “En ce temps de malheur, pour être publié dans le monde occidental, il faut écrire des romans sur la sexualité.

La plupart de ces récits sont des autobiographies où des homos racontent avec fierté leurs exploits. Abdellah Taïa en est un. Il raconte sa vie de pédé depuis son jeune âge quand il vivait à Salé. Il a été l’invité de 2M cinq fois, un privilège dont ne bénéficie pas par exemple Mehdi El Menjra (ndlr : écrivain et “futurologue” marocain). Taïa, lui, a été reçu par toutes les maisons d’édition en France et son roman sera traduit”. L’homosexualité déclarée du jeune écrivain traumatise jusque dans les cercles de lettrés, pourtant réputés pour leur tolérance et leur ouverture d’esprit. Quand Taïa a publié conjointement dans les colonnes de TelQuel et celles du quotidien Le Monde, un texte personnel en réaction aux attentats kamikazes survenus au Maroc en mars 2007, un lecteur averti a trouvé le moyen de s’indigner en ces termes : “Taïa ne peut pas se mettre à la place d’un kamikaze parce que lui, c’est son c… qu’il se fait exploser. Alors si vous pouviez nous épargner les tribunes de votre pédale vedette…”. Quelques semaines auparavant, un chercheur dont on taira le nom a trouvé d’autres mots, un autre ton, pour exprimer sa colère : “Honte sur vous qui donnez de la visibilité à un zamel !”.


Demain le scandale


Abdellah Taïa n’a évidemment pas que des détracteurs. Il a aussi des amis, des supporters… qui se taisent. Ceux qui ne l’aiment pas, en revanche, l’expriment violemment, méchamment, l’assimilant sans problème à une honte nationale. Un “zamel”, c’est-à-dire un homosexuel, une pédale, une insulte. Le phénomène n’en est sans doute qu’à ses débuts, puisque l’auteur, dont les publications sont diffusées aujourd’hui à une moyenne de 10 000 exemplaires (mais vendus autant au Maroc qu’en France !) est appelé à grandir. Il vient d’être traduit en espagnol, bientôt en néerlandais. Son potentiel commercial et sa marge de progression en France sont énormes puisque, contrairement à ce que pensent ses nombreux adversaires, l’écrivain ne fait pas le tour des plateaux de télévision. Pas encore, du moins. Et au Maroc, il n’a jamais capitalisé sur son homosexualité à la télévision. Son coming out, selon l’expression consacrée, n’a été opéré que via ses propres écrits, en plus de l’entretien accordé à TelQuel, en février 2006.

Que se passera-t-il demain lorsque Taïa, par la force de son talent d’écrivain et sa singularité d’homme, deviendra une authentique star (inter)nationale ?

Al Massae, le quotidien le plus diffusé au Maroc, a déjà tranché la question : Taïa, il faudra le brûler ! Dans l’une de ses chroniques quotidiennes, le directeur de la publication, Rachid Nini, a pratiquement appelé au lynchage du jeune écrivain, accusant au passage l’Etat de “complicité” et traitant plus généralement les homosexuels d’êtres anormaux, qu’il ne faudrait surtout pas “exhiber” en public. “Comment accepter qu’un tel individu passe sur la deuxième chaîne de télévision nationale, qui est financée par l’argent du contribuable marocain ?”, écrit notamment Nini. Nous avons tenté de comprendre le point de vue pour le moins extrémiste du directeur d’Al Massae. Joint par téléphone, il a commencé par accepter l’idée avant de se désister sans aucune forme d’explication… Attajdid, le quotidien officieux des islamistes du PJD, a été à peine moins extrême qu’Al Massae : “Pourquoi Taïa bénéficie-t-il de tous ces passages à la télévision (marocaine) et pas les autres ?”. Un dirigeant du parti nous a fait, en off, le commentaire suivant : “Nous, on n’aime pas les homos !”. On aurait pourtant tort de prendre la formule pour une simple boutade. Le PJD est parfaitement capable de poser, demain, une question orale au Parlement, pour demander le jugement ou l’interdiction de l’écrivain. L’offensive menée, sur un autre plan, par le parti de Saâd-Eddine El Othmani, contre le film Marock risque de se reproduire, cette fois contre une personne : Abdellah Taïa. Ce qui sauve (pour le moment) le jeune écrivain peut se résumer, comme nous a expliqué ce dirigeant du parti islamiste, de la manière suivante : “Taïa ne représente pas grand-chose, il ne vend pas - encore - assez de livres”. Demain, donc, tout peut changer et tout changera, puisque Taïa vendra fatalement plus de livres, fera plus d’apparitions à la télévision, parlera davantage de son homosexualité, etc.


Un extra-terrestre à Paris


En allant à la rencontre de Abdellah Taïa dans sa nouvelle vie, à Paris, on a du mal à croire que cet homme frêle, timide, pudique, tellement humble, corresponde au monstre décrit dans les délires de ses adversaires. “Je ne fais pas de littérature, je ne cherche à reproduire les plans d’aucun écrivain, je ne représente personne, je ne suis qu’un étranger qui vit seul dans un studio de vingt mètres carrés”. L’histoire de Taïa est celle d’un malentendu : fils de pauvre, il a appris à manier la langue française alors que beaucoup parmi ses copains du derb n’ont jamais mis les pieds à l’école. Il a fait des études en littérature, mais il a toujours rêvé d’écrire pour le cinéma. Et il ne s’est pas exilé en Europe pour découvrir les mondanités parisiennes ou le chocolat suisse, mais “pour suivre l’homme de sa vie”. Ce serait beau dans la bouche d’une femme, c’est impardonnable pour un homme marocain.

Dans son minuscule studio du 19ème arrondissement, quartier plutôt “pop” de la capitale française, le jeune homme n’a aucune photo de lui accrochée au mur. Il fait vite le tour du propriétaire sans quitter sa place, en bougeant son seul index : “Ici, sur ce matelas, je dors, j’écris, je fais tout. Là, ce sont les livres que j’aime, et puis là c’est une vieille photo de Mohammed V pour laquelle j’ai une grande tendresse, des disques, des films”. L’écrivain marocain le plus décrié du moment a un quotidien de Monsieur tout le monde à Paris, un homme très seul qui pense à ses fins de mois : “J’ai longtemps tenu le coup grâce aux petits boulots habituels. Aujourd’hui, je vends des livres mais pas assez pour être à l’abri du besoin, alors je donne des cours (d’arabe), je traduis les écrits des autres, j’écris occasionnellement pour des journaux”. Le grand dénuement dans lequel vit cet homme de 34 ans traduit l’intensité de sa vie intérieure.

Abdellah Taïa vit avec des images et des mots du Maroc, des morceaux de vie de ce Hay Salam à Salé où il a grandi, dixième enfant d’une fratrie de onze. Une vie de pauvre où les corps, poussés par l’exiguïté, vivent pratiquement les uns sur les autres, créant au final une communauté charnelle, voire sentimentale : “Le sujet de ce que j’écris est et ne peut être que moi-même, mais je ne raconte rien en continu, plutôt des fragments de ce que je vis, ce que je suis”. Ce qu’il est ? “Un Marocain révolté, qui croit à l’individu, qui refuse l’idée selon laquelle notre histoire, personnelle ou collective, ne nous appartient pas, qu’on n’a pas le droit de se la réapproprier”. Taïa est une mosaïque humaine au centre de laquelle le mot homosexualité est évidemment inscrit en lettres d’or, inévitable, incontournable. “J’ai toujours été homosexuel et je ne m’en suis jamais caché. L’homosexualité se vit et ne s’explique pas. Ce n’est pas un trip, c’est ma vie. Je ne peux pas le cacher, je l’écris, je le raconte au milieu d’autres choses”.

Contrairement à un Rachid O., premier écrivain marocain à déclarer son homosexualité (dès 1994 avec L’enfant ébloui, puis Plusieurs vies, parus chez Gallimard), mais sans décliner son identité complète, Abdellah Taïa a décidé, dès le départ, de signer de son vrai nom, sans se cacher derrière un diminutif ou un pseudonyme. “Au Maroc, tout passe, mais dans le silence. Il y a eu un moment pour moi où ce silence n’était plus suffisant. Il fallait que je brise le tabou, que je parle. De moi”. Jusqu’en 2005, l’écrivain fait allusion à son homosexualité sur le mode du “Alfahem yfhem”, pour les initiés seulement, avant de la révéler ouvertement, sans détour, dans Le Rouge du tarbouche. En février 2006, il franchit un palier supplémentaire dans les colonnes de TelQuel : “J’ai eu un nœud à l’estomac au moment de l’entretien. L’heure de mon coming out avait sonné. Vous pouvez dire ce que vous voulez dans les livres, mais à partir du moment où vous le dites dans les journaux, cela devient l’affaire de tous, vous avez franchi le point de non-retour”. D’autres journaux francophones (Le Journal, le défunt Maroc-Soir, Maroc Hebdo, etc) relaient le coming out de l’écrivain.

“Ma famille, mes anciens amis ont préféré ignorer, pour eux j’étais toujours dans mon hmaq de jeunesse, un truc réparable avec le temps et dans tous les cas camouflable dans l’immédiat. On ne me prenait pas au sérieux, même si les voisins venaient dire à ma mère : on a vu ton fils à la télévision. Une fois, mon grand frère m’a même appelé pour me dire, tout fier : je t’ai vu à la télévision, c’est très bien, mais dis-moi, quand est-ce que tu vas passer à la fiction ? Il voulait bien sûr dire : oui, on sait de quoi tu es fait, maintenant il faut arrêter ces déballages pour penser à devenir - enfin - écrivain !”, explique Taïa. Un autre de ses frères va se plaindre directement chez la mère : “Dis à ton fils d’arrêter de raconter son tkharbiq (charabia) et de revenir à la raison !”. La rupture avec le “maskhout Al walidine”, celui qui a osé briser la loi du silence, guette.



Coming out et déchirement familial


Le coming out de Taïa a pris une autre dimension, beaucoup plus dramatique, lorsque l’écrivain a expliqué son homosexualité dans des journaux arabophones (AlAyyam et Al Jarida Al Oukhra). “Cela a tout changé, puisqu’on est passé de la langue des riches (le français) à la langue de tout le monde (l’arabe). Un peu comme si on était dans la pure théorie, et que là, d’un coup, on atterrissait dans le réel”, se souvient l’écrivain. Cette fois, c’est sûr, le jeune homme est devenu “l’autre”, l’extra-terrestre, le clochard montré du doigt par les gosses de Hay Salam, le héros monstrueux des contes transmis par les grand-mères à leurs petits-enfants. La vie de Taïa bascule.

A Salé, les nouvelles vont très vite et les Taïa, au grand complet, sont obligés de tenir un conseil de famille : “Tel neveu n’arrivait plus à mettre le pied dehors, de peur d’être la risée des gamins du quartier, telle sœur avait des problèmes au bureau parce que son frère était zamel (et il n’avait aucune gêne à l’écrire et à le dire)”, se rappelle Abdellah Taïa. Catastrophe. C’est finalement la mère de l’écrivain, 74 ans, chef de famille depuis le décès du père, qui prend les devants pour appeler son fils en France. Elle pleure, son fils aussi. Ses mots à elle : “Ach derti lina, ach derna lik, wach nta khrej lik la’akel, wach hadak klam kaytgal (As-tu perdu la tête pour nous faire ça ? Pour dire toutes ces choses qu’on ne dit pas) ?”. Abdellah a les larmes aux yeux à l’évocation de ce douloureux souvenir : “Pour moi, je souffrais d’avoir involontairement causé du mal aux miens, d’être un peu lâche puisque loin de Salé, je souffrais surtout de voir que personne, dans ces moments de détresse, n’a pensé à moi, à tout ce que j’avais longtemps endossé en étant réduit au silence, à tout ce que j’avais à endurer pour poursuivre mon cheminement naturel”.

La mère ignore le contenu des livres les plus explicites (Le rouge du tarbouche et L’armée du salut), elle ne s’arrête que sur le contenu de l’interview accordée par son écrivain de fils à l’hebdomadaire Al Jarida Al Oukhra. “Elle était effondrée devant l’annonce de mon homosexualité et, plus encore, devant mon rejet définitif du concept de mariage”. “Ne me dis pas que mon fils ne va jamais se marier, qu’il n’ira jamais au Haj, que je ne pourrais jamais prendre ses enfants dans mes bras. Moi, je ne veux que ton bien”, pleure la vieille femme. Taïa, de son côté, essaie d’argumenter, il cherche des mots “qui rassurent (un peu)” entre deux sanglots : “C’est quelque chose qui me dépasse, mais il ne s’agit pas seulement de moi, je m’inscris dans un mouvement qui est plus grand que moi, et qui traverse tout le Maroc”, répond-il à sa mère. L’écrivain s’accroche à son rêve d’être lui-même et sa mère s’accroche au rêve de voir son fils être celui qu’elle souhaite. Qu’il referme la parenthèse homosexuelle pour revenir à la “normalité”.

Aucun autre membre de la petite famille Taïa ne contacte l’écrivain dans l’immédiat. La mère canalise à elle seule tous les mécontentements, chaque jour plus nombreux, plus difficiles à contenir, plus difficiles à vivre. Et Abdellah Taïa, dans son minuscule studio parisien, vit dans le noir le plus absolu, coupé du monde, réfléchissant sur la nouvelle tournure que prend son existence. Jusqu’au jour où l’une de ses sœurs, analphabète, lui envoie un SMS, qui arrive à point nommé comme une bouée de sauvetage : “Ma sœur ne m’avait jamais appelé, ni écrit. Elle a fait appel à sa fille pour m’écrire dans un arabe rédigé en français : son message ne disait rien de particulier mais il traduisait, quelque part, avec ses idées et sa manière à elle, un soutien extraordinaire de sa part”. Le SMS disait : “Khouya Abdellah, Wach nta labass ? Wach mazal D’aïf oula s’hahiti chouiya ? Rah koulna kansallmou alik”. Traduction : “Mon frère Abdellah, est-ce que tu vas bien ? Tu es toujours aussi maigrichon ou bien as-tu grossi un peu ? On te salue tous”.


Comment tourner la page ?


Abdellah Taïa n’est pas encore passé au chapitre suivant. Les siens non plus. Depuis le dernier épisode de ce coming out qui n’en finit pas, couronné par l’interview accordée à Al Jarida Al Oukhra en mai 2006, l’écrivain n’a plus jamais remis les pieds chez sa mère, sa famille, à Salé. “Je n’ose pas, parce que c’est trop tôt, trop chaud. Je ne sais pas quelle sera mon attitude, ni la leur, je n’ai pas envie de rouvrir toutes nos blessures, je ne veux pas plonger dans de nouvelles béances, pas encore. Je veux que l’on se donne, eux et moi, le temps de digérer tout ça”. Ses derniers séjours au Maroc, Taïa les a passés à Casablanca, Tanger ou Rabat, dans des chambres d’hôtel ou chez des couples d’amis. Des refuges anonymes et des cocons protecteurs. Le seul lien véritable qui le rattache à son pays est resté le même : une conversation téléphonique échangée toutes les deux à trois semaines avec sa mère. “Je n’en veux à personne, car ma démarche est d’aller au bout : de l’exil, de l’écriture, de l’homosexualité, de moi-même. J’ai choisi la voie de la liberté, je dois la mener jusqu’au bout”. Et le scandale ? “Mais quel scandale ? Ce n’est que dans l’individualité que l’on peut faire avancer les choses et être soi-même, pas en demandant la bénédiction de qui que ce soit. Parce que dès que tu demandes à quelqu’un son opinion, tu sais que c’est perdu d’avance : il évoquera la pensée moyenne, consensuelle, qui n’est pas la sienne mais qu’il te servira uniquement pour te briser”.

L’écrivain, aussi humble que percutant, en a encore dans le ventre. Il a longtemps été nourri au spectacle des humbles et des anonymes, les voisins de quartier ou les hommes et femmes de passage, aux parcours personnels si lisses… en apparence. “Je pourrais écrire des livres entiers sur les scandales de mœurs des uns et des autres, même parmi les plus conservateurs dans mon entourage. La transgression se pratique au quotidien et à une très large échelle. Elle est seulement tue pour mieux sauver les apparences. Moi, si j’arrive à briser le cliché du Zamel efféminé, prostitué, dépravé, ce serait déjà bien”.

En dehors de Rachid O, l’autre écrivain homosexuel avec lequel il est en contact, Abdellah Taïa ne fréquente aucun cercle littéraire. Pas plus marocain que français. Il est seul dans son coin. Quelques contacts (Frédéric Mitterrand, le cinéaste Faouzi Bensaïdi), des discussions avec une poignée d’anciens camarades de promotion, le tour des relations mondaines et sociales est vite fait. “Mais quand je suffoque, j’ouvre mon petit balcon qui donne sur les toits de Paris”, souffle l’écrivain, jamais à court d’idées pour éviter de tomber dans le pathétique ou se lamenter sur son sort.

L’attitude qui résume le présent de l’enfant de Hay Salam est celle qu’il adoptait, un jour, sur le plateau d’une émission littéraire sur 2M : la tête basse, un côté gauche, l’air plus simple, plus timide que la moyenne des écrivains à l’ego hypertrophié. Il était fidèle à lui-même, sans artifice intellectuel, refusant de théoriser ou de s’ériger en pourfendeur des tabous. Un peu dans la posture qu’avait, parfois, les soirs de mauvaise humeur, son idole de toujours : l’auteur du mémorable Pain nu, l’écrivain Mohamed Choukri (“Lui, c’était quelqu’un, il nous a fait comprendre, à nous les misérables, que tout était possible, que tout le monde pouvait faire ou être n’importe quoi. Parce qu’il a été le premier à raconter la réalité, la sienne, celle de tous les jours, y compris dans sa dimension sexuelle”). Clin d’œil du destin : la traduction hollandaise de L’armée du salut, attendue en septembre prochain, devra paraître chez l’éditeur hollandais… de Mohamed Choukri.


Parcours : De Hay Salam à Paris


Abdellah Taïa a vu le jour en 1973 à Rabat, où son père était employé à la Bibliothèque générale. Il est l’avant-dernier d’une fratrie de onze enfants. Très vite, la petite famille déménage à Salé, Hay Salam, grand quartier populaire, pas loin de l’actuelle prison dite de Zaki. Abdellah grandit alors dans le fief de la Jamaâ d’Al Adl Wal Ihsane, à quelques encablures de la maison du cheikh Abdeslam Yassine, dans cet immense faubourg où la misère et la criminalité se partagent la rue avec le radicalisme religieux. “Si j’ai une ambition, c’est celle de faire entrer Hay Salam, et principalement les blocs 13, 14, 15, 16 où j’ai grandi, dans l’histoire de la littérature marocaine”, confie aujourd’hui l’écrivain, pour mieux souligner qu’il n’a pas encore écrit “ces histoires de transgression, de jeux et de sexualité enfantine, de l’épicier du coin dont on ne voit jamais la femme, du fqih célibataire parce qu’il est homosexuel, des filles prostituées très jeunes et de leurs frères islamistes, etc.”. Après des études secondaires à Salé, Abdellah Taïa traverse le Bouregreg pour soutenir une licence en Littérature française à l’université de Rabat, avant de décrocher un DEA dédié à Marcel Proust en 1998, un autre homo comme ils disent. Il obtient une bourse pour préparer un DES à Genève (“J’y suis allé pour suivre un homme, mais notre histoire d’amour s’est arrêtée avant même que je déballe mes valises”). L’étape suivante s’appelle Paris, où Taïa débarque pour l’amour du cinéma. Il y décroche un DEA en 2001, avant de se lancer dans une thèse de doctorat, qu’il devrait bientôt soutenir, sur le peintre Fragonard et le roman libertin au 18ème siècle. La production littéraire de l’écrivain a démarré en 1999 avec la compilation “Des nouvelles du Maroc (Eddif)”, à laquelle Taïa a pris part. Il est alors un jeune auteur parfaitement inconnu, qui enchaîne avec un premier roman, “Mon Maroc” (Séguier, 2000), où son homosexualité est à peine esquissée. Mais c’est en 2005 que l’écrivain se fait un nom avec Le Rouge du tarbouche (Séguier - Tarik éditions), où il assume ouvertement son homosexualité, avant d’enchaîner en 2006 avec L’Armée du salut (le Seuil), et en 2007 avec Maroc (1900 - 1960), un certain regard (Actes Sud - Malika éditions), en collaboration avec Frédéric Mitterrand. Peu le savent, mais Taïa a aussi publié des nouvelles et des critiques de films dans des journaux marocains (La Gazette du Maroc, Aujourd’hui le Maroc).


Taïa à la télévision : Censure et faux-semblants


L’histoire de Abdellah Taïa avec la télévision a démarré durant l’été 2005, quand “Grand angle”, émission-phare de 2M, est allée filmer “ce jeune écrivain parti de Salé à Paris”. La caméra colle à l’auteur, filme son Paris à lui, le Salé de son enfance, quelques monuments à Rabat, mais ne dit pas un mot sur la singularité sexuelle de l’intéressé, alors que Taïa venait de publier, en France, son premier vrai brûlot : Le rouge du tarbouche. Depuis ce baptême du feu, Taïa a enchaîné avec de nombreuses apparitions sur le petit écran : sur la télévision française (France 2, après la sortie de L’Armée du salut) ou espagnole, l’écrivain parle de ses livres comme de son homosexualité. “La tradition littéraire occidentale, qui a nourri tant de grands écrivains, a tendance à inscrire l’homosexualité arabe dans un cadre exotique, celui du garçon arabe, objet sexuel entre les mains de l’écrivain occidental. Avec moi, comme avec Rachid O, l’objet sexuel parle, réfléchit, écrit. Il existe tant qu’il est connecté à sa propre réalité, locale, marocaine et il n’obéit absolument pas à la norme de la littérature occidentale”.

La télévision marocaine ignore, évidemment, tout de ce débat. Même si Taïa multiplie les apparitions à 2M, son homosexualité est soigneusement éludée. À l’image de la dernière apparition cathodique de l’écrivain, à l’occasion du Salon du livre de Casablanca en février 2007 : “L’émission était animée par Frédéric Ferney (ndlr : animateur d’un magazine littéraire hebdomadaire sur France 5), lequel est venu me voir avant le tournage pour me dire texto : à aucun moment on ne prononce le mot homosexualité, si tu le fais, il n’y a pas d’émission !”. Le résultat relève de la gageure : l’animateur comme l’écrivain évoquent le mot “tabou” à n’en plus finir, sans jamais expliquer de quel tabou il était question. Les initiés ont - depuis longtemps - compris, les autres n’y ont vu que du feu. C’était le but du jeu, parler de la nouvelle littérature autour du “je”, en évitant de les choquer, “eux”.


© TelQuel - Karim Boukhari. Reproduit avec l'autorisation d'Abdellah Taïa.



Loin de toute polémique, loin des tabous et des lois, l’écrivain marocain Abdellah Taïa (L’Armée du salut, Une Mélancolie arabe…) évoque, dans ce document exclusif publié par la revue TelQuel au Maroc, la différence expliquée à l’être le plus cher : la mère.

[Note de Daniel C. Hall : Ce texte est repris avec l'autorisation d'Abdellah. Il marque le début d'une nouvelle catégorie où je suivrai l'actualité de l'écrivain marocain qui marque l'histoire de son pays et des pays arabes. Merci à toi mon chaleureux ami et je t'embrasse très fort.]

 


Ma chère famille,

 

C’est la première fois que je vous écris. Une lettre pour vous tous. Pour toi, ma mère M’Barka. Pour vous mes sœurs, mes six sœurs. Et pour vous mes deux frères. Je vous écris par mon cœur et ma peau ces lignes qui sortent enfin de moi et qui me viennent aujourd’hui dans l’urgence. Je ne peux pas ne pas les dire, les tracer. Vous les envoyer. Expliquer ma démarche, ce que je suis, ce que j’écris et pourquoi je le fais. Expliquer ?! Oui, expliquer davantage parce que j’en ressens la nécessité intérieure et parce que vous, ma famille, n’avez pas pris la peine de lire, de bien lire, ce que j’ai publié – livres, articles, interviews… Expliquer parce que depuis longtemps c’est ce qui nous manque au Maroc : qu’on nous considère enfin comme des êtres dignes de recevoir des explications, qu’on nous implique vraiment dans ce qui concerne ce pays et qu’on cesse de nous humilier jour après jour.

Je sais que je suis scandaleux. Pour vous. Et pour les autres autour de vous : les voisins, les collègues au travail, les amis, les belles-mères… Je sais à quel point je vous cause involontairement du “mal”, des soucis. Je m’expose en signant de mon vrai prénom et de mon vrai nom. Je vous expose avec moi. Je vous entraîne dans cette aventure, qui ne fait que commencer pour moi et pour les gens comme moi : exister enfin ! Sortir de l’ombre ! Relever la tête ! Dire la vérité, ma vérité ! Être : Abdellah. Être : Taïa. Être les deux. Seul. Et pas seul à la fois.

Au-delà de mon homosexualité, que je revendique et assume, je sais que ce qui vous surprend, vous fait peur, c’est que je vous échappe : je suis le même, toujours maigre, toujours cet éternel visage d’enfant ; je ne suis plus le même. Vous ne me reconnaissez plus et vous vous dites : “Mais d’où lui viennent ces idées bizarres ? D’où lui vient cette audace ? On ne l’a pas éduqué comme ça… Non seulement il parle publiquement de sexualité, non, non, cela ne lui suffit pas, il parle d’homosexualité, de politique, de liberté… Pour qui se prend-il ?”

Je viens du Maroc. Je connais le Maroc. Réussir, exister, c’est avoir de l’argent. Écraser les autres avec son argent. Depuis que je suis né, en 1973 à Rabat, c’est cela l’idéal marocain, le modèle à suivre. Comme vous, je suis né pauvre, j’ai grandi pauvre à Salé. Je reste d’une certaine façon, aujourd’hui encore, pauvre. Moi, je refuse cet idéal marocain stérile. Cette platitude. Il ne me convient pas. Je le dépasse. L’idéal marocain, moi, à mon petit niveau, je le réinvente. Je le remplis avec un nouveau contenu, avec du sens, du courage et du doute… C’est cela, au fond, ce qui vous choque : je me révèle autre, quelque chose que vous n’avez pas prévu, vu venir. Un monstre. En plus, à côté de vous, j’ai toujours été tellement gentil, tellement studieux et bien élevé.

Vous devez vous poser chaque jour maintes fois la même question : qu’est-ce qu’on lui a fait ? Qu’est-ce qu’on lui a fait pour mériter ça, ce scandale ?

Vous devez certainement me détester maintenant, me maudire. Pour vous je ne suis sans doute plus un bon musulman. Vous devez aussi avoir peur pour moi : je prends des risques en m’exposant ainsi dans les livres et les journaux.

Ma mère : je sais que tu n’es pas d’accord avec mes choix mais que tu continues de prier pour moi. Et cela me touche. J’ai besoin, de loin, de croire que toi aussi tu réinventes le monde et les prières musulmanes. Ma mère, tu ne le sais sans doute pas, le désir de révolte, c’est toi qui me l’as donné. Chez nous, tu as toujours été le guide, la stratège, la révoltée. La réalisatrice. Ma mère, même analphabète, à toi toute seule, durant les 25 années que j’ai passées à côté de toi, tu étais une école de féminisme. Et quelle école ! Je t’admire. Je fais mieux que de t’aimer, je le répète : je t’admire ! Tu as imposé tes choix à mon père, à nous. Tu as réalisé ton œuvre : la maison de Hay Salam. C’est toi qui économisais de l’argent, qui achetais du ciment, du sable, des briques, toi qui engageais les maçons et négociais avec le “moqaddem”. Tu as compris, tôt, que tu n’avais pas d’autres choix que celui d’être un homme à la place des hommes. Mieux et plus courageuse que tous les hommes qui nous entouraient.

Certes, ta détermination à aller jusqu’au bout des choses devenait certains jours de la dictature. Certes, ta façon de parler c’était le cri, encore et encore le cri. Certes, il était impossible de discuter avec toi. Mais, quand même, que de leçons apprises à tes côtés.

Ma mère, ton prénom est magnifique. M’Barka. Il vient de la campagne de Oulad Brahim. Ton histoire et ton itinéraire, de Tadla à Salé, en passant par El Jadida et Rabat, quand je me les remémore, me ravissent. Une épopée. Sans larmes. Tu n’as jamais renoncé. Tu n’as pas toujours été juste, surtout avec mes sœurs, mais, aujourd’hui encore, chaque matin, je te tire mon chapeau. Et je reconnais mes dettes envers toi.

Ta langue, ma mère, est ma langue. J’écris en m’inspirant de ta façon poétique de voir le monde et d’inventer des rituels étranges et qui sont tellement beaux, envoûtants. J’écris en me rappelant tes cris. Je crie aujourd’hui pour rendre hommage à tes cris. Les fixer. Les donner à voir. Les faire entrer dans les livres, dans la littérature. C’est cela, entre autres, mon ambition. Tes cris comme une image du Maroc. Ton prénom comme symbole de la femme marocaine.

Ma mère, je peux faire tout cela pour toi. C’est ma seule richesse. Mon cadeau. Mon devoir.

Ma mère, le Maroc, ce n’est pas les autres, le gouvernement, les religieux, les éternels moqueurs, les “casseurs”, les empêcheurs, les jaloux, les mesquins… Le Maroc tout entier, celui que j’ai en moi et celui à qui je parle aussi à travers cette lettre, c’est toi. C’est un Maroc qui n’est pas parfait. Un Maroc dans la tension, la fièvre. Un Maroc dans l’élan. La possession.

Ma mère, ce que disent les autres de négatif sur moi, je m’en moque. Ce que tu dis toi, et même si je ne suis pas d’accord avec ta dictature, je l’écoute, je l’analyse. Et j’ai envie de te répondre.

Le Maroc, c’est toi. Ma vérité, mon “je” dont fait partie, que je le veuille ou non, mon homosexualité, mes livres publiés et à venir, c’est pour toi. C’est important pour moi que tu m’écoutes à ton tour. Que tu saches que je suis comme toi. Pas dans la même révolte que toi mais, quand même, comme toi.

C’est toi que j’ai envie de convaincre.

Nous nous téléphonons souvent. Mais je ne peux pas tout te dire au téléphone. Je redeviens un enfant timide et un peu imbécile. Je te l’écris. Crois-moi, ma mère, je n’ai aucune envie de te salir, de t’abaisser, de “t’inonder de honte”. Mais la vérité, ma vérité, j’ai besoin de te la révéler. Te communiquer ce qui change en moi. Au Maroc. Le changement passe d’abord par toi. Tu as imposé tes idées à mon père, au quartier. Au monde. Je n’ai pas d’autres choix que celui de t’imposer les miennes. Tu vas crier. Tu as crié “on va encore se déchirer”. Ce n’est pas grave. Je n’aime pas la tranquillité. Le Portugais Fernando Pessoa est mon poète préféré. L’Ecossais Francis Bacon, mon peintre favori. La Française, d’origine algérienne, Isabelle Adjani, mon étoile. Aucune de ces trois personnes hors du commun n’était (ou bien n’est) dans le calme. Tu ne les connais pas ? Je répète leur nom, ce sont des artistes très importants pour moi et mon engagement dans la vie : Fernando Pessoa, Francis Bacon, Isabelle Adjani. Tu es analphabète et tu ne connais rien à la culture ? Permets-moi d’en douter. Tu connais le mystère, le monde invisible. Tu connais la transgression. La culture, toute la culture, n’est que cela. Dire ce qu’on voit. Ce qui vient. Imposer sa différence. Et sa langue. Se dépasser. Se transformer. La littérature, le cinéma, la peinture, etc., ne sont que cela. La révélation. Puis la révolution. Dis à mes sœurs et à mes frères tout cela. Mon ambition, ma modestie, mon intransigeance.

Je ne suis pas le seul au Maroc, ma mère. Quelque chose a commencé dans ce pays. Une réelle rupture par rapport aux générations précédentes, qui soit ont abdiqué, soit ont été récupérées. Nous, c’est le 21ème siècle.

On essaie de nous intimider. De nous ramener à un soi-disant ordre moral, nous faire revenir à nos soi-disant valeurs fondamentales. Lesquelles d’abord ? Et qui décide que c’est de ces valeurs-là que le Marocain d’aujourd’hui a besoin ?

Le monde traverse une crise sans précédent en ce moment. Le monde fait son autocritique. Bouge. Le monde accueille Barack Obama comme un immense espoir. Et que fait-on au Maroc ? On nous fait peur encore une fois. Vieille recette. On nous ramène en arrière. Jusqu’à quand cet aveuglement ? Jusqu’à quand cette arrogance ? Jusqu’à quand va-t-on continuer d’ignorer et de tuer la jeunesse de ce pays ? Jusqu’à quand cette politique qui fait semblant ? Le Maroc ne mérite-t-il pas mieux ? Une vraie modernité ? Une réelle révolution des mentalités ?

À y regarder de près, cette révolution a déjà commencé. Le seul problème, c’est qu’on ne veut toujours pas le voir. Certains au Maroc ont visiblement intérêt à ce que notre identité marocaine ne change pas d’un iota. Or cette identité, cela fait des années qu’elle n’est plus la même. Les jeunes Marocains d’aujourd’hui ont d’ailleurs tout compris à cette question complexe. Ils sont même très sophistiqués dans leur réflexion à propos de ce sujet. On pourrait même dire qu’ils sont d’une certaine façon déjà dans la post-modernité. Mais qui comprend ça au Maroc ? Qui va les aider dans ce changement ? Qui va les rattacher différemment au Maroc et leur rendre confiance dans ce pays ?

Pardonne-moi, ma mère, je parle comme dans les livres. Mais vous, mes sœurs et mes frères, vous comprenez ce que je dis là. Vous avez fait des études comme moi. Vous avez comme moi lu les livres que nous ramenait notre père de la Bibliothèque Générale de Rabat où il travaillait comme chaouch. Vous avez les moyens intellectuels pour saisir ce que je dis. Ne me dites pas que je parle dans l’air, que je m’emporte pour rien, que mon combat est perdu d’avance. Ne me dites pas de rentrer dans le rang comme les autres. De m’aligner. De dire : “Wana mali ?”

Je ne peux pas. Je suis dans l’écriture. C’est-à-dire dans une certaine responsabilité vis-à-vis de moi-même et vis-à-vis de la société d’où je viens. Je suis dans le questionnement. Un livre, ça vient de soi, ça interpelle le monde, la société. Je ne peux pas faire les choses à moitié. J’assume jusqu’au bout. Je n’ai plus envie de baisser la tête. Je ne suis pas un héros. C’est juste que je ne supporte plus l’hypocrisie et ses ravages au Maroc. Je ne supporte plus qu’on donne de nous des images clichés, “folklorisées”, pour attirer le touriste. Je ne supporte plus qu’on ne voie pas la richesse réelle de ce pays : l’imaginaire, les histoires, le mystère. LA JEUNESSE. Je ne supporte plus qu’on n’aide pas assez le Maroc à se relever et à grandir. Je ne supporte plus ce système qui casse du matin au soir le Marocain et qui fait taire les voix nouvelles qui émergent pour dire ce pays autrement. Je ne supporte plus cette médiocrité et cette petitesse qu’on nous impose. Le Maroc est, pour moi, plus grand que tout cela. À nous de le révéler au mieux. Même si pour cela il faut se battre, mener la guerre. Donner à certains l’impression de trahir.

Ma chère famille, je vous tends la main. C’est sincère. C’est naïf. C’est moi : je suis comme ça. Je ne vous demande pas de comprendre mes névroses, ni de m’aider à m’en sortir. Non. Je vous prie de ne pas me faire sentir que je suis un paria. Un mécréant. Je suis, à ma façon, dans la continuité de votre histoire, de notre histoire. Des origines. Je ne peux rien vous offrir pour que vous soyez socialement fiers de moi. Aujourd’hui. Là n’est pas mon but. Je n’aime pas la fierté, sentiment qui bloque. Je rêve du dialogue. Un dialogue impossible jusqu’à aujourd’hui. Je ne suis pas dans la minorité. Je suis vous, avec vous, toujours avec vous, même quand je brise les tabous. Même quand je vole vos vies pour les transformer en fragments littéraires.

Dans mes livres et mes conférences, je vous défends. Je vous dis. Je vous fais exister. Je rêve qu’un jour si quelqu’un m’insulte devant vous, en disant : “Ton fils, ton frère est zamel…”, vous répondiez : “Non, il n’est pas zamel, il est mathali.” Un mot, un petit mot tout simple et qui change tout. Un mot-révolution. A vous de voir. Je n’exige rien. Je vais. Je vole comme je peux. Je prie, comme ma mère, à ma manière : j’écris.

Il y a chez nous cette chose terrible : la haine du Marocain ! D’où vient-elle ? Pourquoi est-elle encore là ? Pourquoi ne pas oser être soi : se libérer. Se libérer même dans la provocation et le scandale. De toute façon, il n’y a pas d’autres moyens. Autant oublier la peur et aller nu affronter le monde.

Voilà. Encore une fois, dans la tendresse, ma vérité. Pour vous.

Je n’aime pas les affrontements inutiles. Je suis pour les batailles nécessaires. Celle que je mène avec et contre le Maroc est utile. Je le pense sincèrement. Je ne dois pas être le seul. Je peux parler, écrire. Pour moi et pour les autres. Je le fais. C’est un devoir.

Salam chaleureux à vous tous,

Abdellah



L'écrivain marocain Abdellah Taïa présente son nouveau roman, Une Mélancoie arabe (Éditions du Seuil). [Je t'embrasse très fort Abdellah (Note de Daniel C. Hall)]


Mon ami Abdellah Taïa est un écrivain fabuleux, un poète du mot et du sentiment, mais aussi un homme courageux et vrai parce qu’il ose parler de son homosexualité au Maroc et dans les pays arabes (comme le montre la couverture de TEL QUEL, une des grandes revues marocaines) afin d’aider des milliers de jeunes (ou moins jeunes) gays de ces pays à ne pas se sentir seuls, souffrir ou mourir et malgré les menaces et les insultes des islamistes, parce qu’il est un héros ordinaire attachant… Je suis fier de toi mon ami et je t'embrasse très fort.

Daniel C. Hall

 

 


ABDELLAH TAÏA, FOU ET CORSAIRE…

Par Daniel C. Hall


À l’occasion de la sortie de son nouveau roman L’armée du salut au Seuil, un nouveau petit bijou dans l’œuvre étincelante de l’auteur, j’ai eu l’immense bonheur de pouvoir interviewer Abdellah Taïa. Son énergie, sa chaleur humaine, sa gentillesse n’ont d’égal que son talent. Si ses livres m’avaient envoûté, l’homme m’a réchauffé l’âme et le cœur. Retenez bien le nom de cet écrivain, il marquera l’histoire de la littérature. Parole de critique conquis par ce corsaire venu du Maroc.

Abdellah, le premier paragraphe d’un de tes futurs romans doit décrire l’être humain qui se cache derrière les mots, comment l’écrirais-tu ?

« J’ai pris ma retraite sexuelle à l’âge de 12 ans. » Je suis sûr que je vais écrire un jour un livre qui commence par cette phrase. Il dira toute cette immense liberté amoureuse, sensuelle et sexuelle dans laquelle j’ai baigné, pauvre, chétif, heureux et parfois malheureux, durant mon enfance, au milieu des autres, en contact permanent avec les corps des autres. Jusqu’à présent je n’ai pas encore écrit des choses très profondes sur cette période. L’écriture, pour moi, interpelle directement l’inconscient, l’enfance. L’écriture est synonyme de sommeil. C’est pour cela qu’il est hors de question de m’autocensurer.

Tu fais partie de cette jeune génération (brillante !) d'écrivains marocains comme Rachid O. et Karim Nasseri. Quelles sont les différences entre leur œuvre et la tienne ?

Rachid O. et Karim Nasseri sont comme des frères pour moi. Rachid vient de Rabat, Karim de la région d’Oujda et moi de Salé. J’ai découvert les livres de Rachid au Maroc, et cela a été un grand moment pour moi, il me parlait directement, écrivait pour moi. Rachid O. est un écrivain important dans mon histoire personnelle. Karim Nasseri est un ami, et j’adore son premier livre Chroniques d’un enfant du hammam. Tous les trois, nous parlons franchement de ce que certains voudraient taire, l’homosexualité. Tous les trois, nous affirmons notre individualité sans renier nos racines marocaines. Mais nos livres ne se limitent pas seulement à l’évocation de l’homosexualité.

Pourquoi as-tu décidé d'écrire, de mettre sur papier ta vie et, surtout, d'accepter de te laisser publier par des maisons d'édition qui allaient te médiatiser ? As-tu eu peur ?

Quand j’écris, je n’ai jamais peur. Dans la vie quotidienne par contre, ce sentiment m’habite, me hante. Écrire, c’est suivre ce qui s’impose à soi, à moi. Ma vie, à travers un double regard, s’offre à moi sous forme de textes, courts, clos, des histoires qui me poursuivent et qu’il me faut coucher sur papier dès que je le peux. J’écris à partir de ma vie. J’écris pour dire mon intériorité mais pas de façon nombriliste, je pars de moi pour investir le monde. Je donne à Abdellah une voix, celle qu’il n’avait pas au Maroc, pour dire son amour et son malheur face au monde, face au Maroc, face à Paris, de loin. Je donne à Abdellah une identité libre.

Plus que des romans, Mon Maroc, Le rouge du tarbouche et L'armée du salut sont des auto-fictions. Pourtant le personnage principal, c'est ton pays, ses us et coutumes, et ses habitants. Parler de toi, c'est parler de ton pays à ce point… vraiment ?

On ne peut pas oublier les origines. Elles sont inscrites en nous à jamais. Je vis à Paris, dans le bonheur et la désillusion, je me construis en tant qu’adulte à travers aussi la culture française au quotidien, mais je suis pour toujours un petit Slaoui (de Salé) du quartier de Hay Salam qui rêve de cinéma, le cinéma comme religion, sa déesse éternelle étant Isabelle Adjani. Je parle dans mes livres de ce monde, à travers mon regard enfantin : je sais que je vais le perdre un jour... un jour... En attendant, j’essaie de laisser des traces de cette voix à travers la littérature.

De Mon Maroc à L'armée du salut, il existe presque une suite logique (autobiographique ?) de ta vie ou, pour être plus littéraire, de ton passé « réel ou fantasmé ». L'écrivain Taïa retranscrit-il TOUT ce que l'homme a vécu OU l'homme Taïa réinvente-t-il ou fantasme-t-il ce qu'a vécu l'enfant, puis l'adolescent, puis…

L’écriture n’est pas une photocopie de la réalité. L’écriture révèle la réalité dans ce qu’elle a de plus intéressant, de plus intense, de plus vrai, de plus triste... ou bien magique. Écrire à partir de soi n’est pas une facilité pour moi. Je reconstruis tout, mais je ne fantasme presque jamais. L’écriture est de la manipulation. La fiction est là, comme une ombre, elle m’aide de temps en temps. Contrairement à ce qu’on croit, l’écriture autobiographique n’est pas une chose aisée. On se donne à voir, on se cache moins... Il faut du courage et de l’inconscience pour s’y adonner complètement.

Ce qui transpire de tes ouvrages, c'est l'amour profond des gens, de la vie du petit peuple (et ce n'est pas péjoratif...) – de la vraie vie, quoi), des traditions, du folklore, de la magie du Maroc… On devine, même derrière les drames, un profond optimisme… C'est la magie de ce pays ?

Je viens d’une famille pauvre, vraiment pauvre. On était 11 personnes à la maison, les uns sur les autres, les uns dans les autres. Ce groupe humain, familial, m’a donné un grand amour, m’a appris l’Amour, et a conditionné mon regard tendre sur le monde, les autres, les choses. Ce groupe m’a aussi étouffé, m’a fait pleuré, m’a traité de fou, de « pédé », mais je ne garde aucune rancune, aucune haine. Je garde les sensations que j’éprouvais au contact des corps des autres, mes sœurs, ma mère, mon grand frère qui longtemps était comme Dieu pour moi. Mon style, ma littérature viennent de là. De cette façon d’être dans la vie, les heures... Encore une fois l’enfance. Toujours l’enfance.  

Qui plus est, tu es un amoureux de la langue française. Jean Genet, un génie littéraire encore ignoré par bien des gens ici, est presque au centre de ton œuvre. Peux-tu nous expliquer cette fascination ?

Jean Genet est un « écrivain marocain ». Comme Juan Goytisolo, je pense qu’il deviendra un jour un saint au Maroc. Les amoureux viendront honorer sa tombe musulmane à Larache. J’aime évidemment ses livres. J’aime sa poésie. Je l’aime même traître, voleur, moral, immoral, sexuel, cruel et tendre. Je suis fasciné par lui. Un jour j’écrirai quelque chose sur son funambule, Abdallah, avec « a » et non « e » comme pour moi. Mon rêve fou est devenir le Jean Genet slaoui... mais ce n’est qu’un rêve.

Comment as-tu pris conscience de ton orientation sexuelle au Maroc, à une époque où l'on peut dire que le régime d'Hassan II était bien moins « libéral » que celui de M6 ?

J’ai toujours su que j’étais différent, dès l’enfance. Au début cela ne m’a pas fait souffrir. Après, dans l’adolescence, j’ai pensé que j’étais le seul homosexuel du Maroc (!!!). J’ai pleuré. J’ai aimé certains garçons, de loin, follement. Aujourd’hui, être homosexuel n’est pas un problème pour moi. C’est une façon d’être décalé, rebelle, « révolutionnaire »... Être vraiment DIFFÉRENT des autres et en tirer une force pour créer quelque chose. Être homosexuel, ce n’est pas se laisser enfermer, tout en étant en fusion avec le monde, chercher à l’être en tout cas.

Franchement, ce besoin d'écrire, d'être publié, d'être LU, c'est un besoin de défendre ton orientation sexuelle ?

Non. Je n’écris pas pour dire : je suis homosexuel. J’écris parce que cela s’impose à moi. Par contre, si le fait de parler de mon homosexualité peut aider quelques uns (au Maroc), tant mieux...

Tu as accepté un petit rôle dans Tarik el hob de Rémi Lange. Raconte-nous cette aventure…

J’ai participé à Tarik el hob parce que j’avais énormément aimé le premier film de Rémi Lange, Omelette, qui est aussi une sorte d’écriture autobiographique. Mais je n’apparais que deux minutes dans ce film pour parler des mariages qui étaient célébrés entre hommes à Siwa. Voilà.

Être gay et musulman, c'est conciliable ?

Je me sens, je suis musulman et j’arrive à conjuguer cela avec mon homosexualité. Je n’ai aucun problème à marier les deux. Vraiment. Sincèrement.

Tu aimes la France et sa culture. Même malgré Le Pen, malgré l’homophobie, malgré le racisme, malgré Sarkozy, malgré Vanneste… ?

Ma vie est en France. C’est en France que je vis pleinement ma liberté en tant qu’individu, que je peux me battre, dans la souffrance parfois... C’est ici que je voudrais vivre, malgré tout... Mais le Maroc n’est jamais loin. La France est mon territoire intellectuel, adulte, mon champ d’expériences. La France est à la fois un bonheur et une souffrance.

Abdellah, merci de tout cœur, et dernière question : quels seraient tes derniers mots sur ton lit de mort ?

Il était marocain. Il était de Salé. Il était fou et corsaire. Il a dit et écrit son « je ».


Première parution : PREF
© Daniel C. Hall



Alors qu’une interview d’Abdellah Taïa, fou et corsaire, réalisée par Daniel C. Hall sortira dans PREF 14 le mois prochain, Les Toiles Roses vous invitent à découvrir ce jeune auteur marocain talentueux.


Avril 2005. La librairie-galerie Les Mots à la Bouche, dans le Marais à Paris, fête ses 25 ans. À cette occasion, Patrice Chéreau lit des extraits du Rouge du Tarbouche, deuxième recueil de récits d’Abdellah Taïa, jeune auteur marocain installé à Paris depuis six ans. Et quasi-inconnu.

Originaire d’une famille modeste tenue par une mère tendre mais autoritaire ne sachant ni lire, ni écrire, Abdellah passe son enfance dans la petite ville de Salé, près de Rabat. Très tôt, il s’éprend de cinéma populaire. Puis c’est la découverte de la littérature française et celle « du piège de l’écriture ».

René de Ceccatty, journaliste au Monde, signe la préface de son premier ouvrage, Mon Maroc, dans lequel Abdellah Taïa ouvre l’intimité de son enfance et de son adolescence. Plus tard, il jette un nouveau pont entre l’intime et la fiction dans Le Rouge du Tarbouche, suite de courts récits rédigés en français, langue qui, si elle n’est pas maternelle, l’a néanmoins fait naître à la vie intellectuelle et artistique. Pourtant, jamais il ne renie sa culture arabe, toujours présente dans sa manière d’écrire, sensuelle et épurée.

Le jeune auteur me reçoit dans son studio de Belleville autour d’un thé. Il parle de ses envies d’écriture, de son rêve de cinéma et de son admiration pour des auteurs comme Rachid O., Mohammed Choukri ou Jean Genet. Simplement, il évoque son Maroc, l’initiation sexuelle, l’homosexualité, l’islam et le paganisme, la découverte de Paris enfin, ville de tous les possibles mais « qui ne vous relève pas si vous tombez ».

Fluctuat.net : Comment vous est venue l’envie d’écrire et qui plus est, d’écrire en français alors que l’arabe est votre langue maternelle ?

Abdellah Taïa : Je n’ai jamais rêvé de devenir écrivain. C’est quelque chose qui m’est tombé du ciel, qui s’est emparé de moi. C’est le cinéma qui m’a amené à l’écriture. Enfant et adolescent, il m’obsédait jour et nuit. Je collectionnais les photos des acteurs, des réalisateurs et je rêvais de devenir réalisateur. Deux ans avant le bac, j’ai écrit à la Fémis pour savoir comment passer le concours. L’école m’a répondu qu’il fallait avoir le Deug. Alors, je me suis dit, puisqu’un jour, je vais aller en France, puisqu’un jour, je vais passer ce concours et qu’un jour, je vais devenir réalisateur, autant approfondir mes connaissances en langue française. J’appartiens à une famille pauvre, sans moyens, si ce n’est peut-être des moyens intellectuels, en tout cas l’envie d’avoir des moyens intellectuels. Je n’avais pas fait mes études dans les écoles ou les lycées français qui sont réservés aux gens riches. Je venais de l’école publique où le français qu’on nous enseigne n’est pas suffisamment bon. J’étais incapable d’écrire correctement ou bien de développer une idée. Tout de suite, en arrivant en fac à Rabat, au contact des autres étudiants qui venaient des lycées français, je me suis rendu compte que j’avais énormément de lacunes. J’avais le choix. Soit abandonner le français et en même temps le rêve du cinéma, soit m’accrocher. Ce que j’ai décidé de faire. J’ai donc banni la langue arabe. Définitivement. Je ne lisais plus en arabe. Je ne parlais plus arabe qu’avec ma famille. Et le français est devenu ma priorité, mais aussi la langue avec laquelle j’entrais en conflit. Parce que c’est une langue qui est contrôlée et qui a été conquise seulement par les gens riches du Maroc qui, pour installer une différence entre eux et le reste des Marocains, parlent en français. J’ai toujours ressenti ça comme une agression, comme quelque chose de traumatisant, qui me rappelait en permanence à quel point j’étais inférieur par rapport à ces gens-là, que je ne serais jamais comme eux qui peuvent s’exprimer dans une langue que la plupart des Marocains ne peuvent pas comprendre, de façon profonde en tout cas. Même après, quand je commençais à m’intéresser plus sérieusement au français, ce sentiment de conflit, ce sentiment que ce n’était pas ma langue, que c’était quelque chose qui était d’ordre intellectuel, qui ne m’appartient pas et qui ne m’appartiendra jamais complètement, est resté. J’ai parfois un sentiment de révolte. Parce que, pour moi, c’était une humiliation permanente en langue française. Mon humiliation ! Par des gens qui croyaient que le Maroc leur appartenait. Je le ressentais de façon très violente. Et je pense que l’humiliation est un moteur qui incite à créer. Tout ça n’était pas conscient de ma part. C’est a posteriori que je me fais cette réflexion-là.

Mais maintenant, ce sentiment-là s’est un peu apaisé, non ? Vous prenez du plaisir à écrire en français ?

À la fac, j’ai décidé de tenir un journal intime en langue française où j’écrivais tout ce qui se passait dans ma vie, tous les films que je voyais. Petit à petit, ce journal s’est transformé en quelque chose de plus construit, sans que je le décide. Je me suis aperçu que j’écrivais ma vie sous forme de petits textes. L’écriture a commencé en moi, sans même que je m’en rende compte. Dans l’acte d’écrire, il y a un plaisir, mais il y a aussi un conflit. Ce sentiment que je ressentais à ce premier contact à la langue française quand j’étais enfant et adolescent, me reste. Rien n’est acquis.


À Salé, votre ville natale, vous aviez accès au cinéma ?

C’est ça qui est formidable ! Même élevé au rang d’art, le cinéma est resté un art très populaire. Encore aujourd’hui, au Maroc, il y a des cinémas où l’on ne va pas voir tel ou tel film, on y va pour la salle, la réaction du public, et aussi les engueulades avec le projectionniste qui coupe les scènes de baiser ou les scènes de sexe. Alors que ce qui se passe de sexuel à l’intérieur même de la salle de cinéma est incroyable. Il y aussi les disputes, la drague, la consommation de haschich ! Cette fête, ça a été mon premier contact avec le cinéma. Les films qu’on projetait dans les salles de mon enfance étaient des films indiens et des films de karaté. Parallèlement, il y avait des merveilles cinématographiques qui atterrissaient là par je ne sais quel accident. Il était une fois en Amérique, Il était une fois dans l’Ouest de Leone, Rendez-vous de Téchiné, Bertolucci, Bunuel - Le Charme discret de la Bourgeoisie - juste après un film de Bruce Lee, même un film de Satyajit Ray, Le Salon de musique. C’est inouï ! Évidemment, à l’époque, je n’avais aucune capacité pour mesurer la différence entre un film de Satyajit Ray et un film de Bruce Lee. Mais, dans ma tête, comme il y avait une sorte de religiosité par rapport à l’image, j’étais capable de recevoir tout et d’aimer tout.

Finalement, vous n’êtes pas entré à la Fémis ?

Non. À un moment, j’ai cru que j’avais vaincu la langue française, mais c’est elle qui m’a vaincu. La langue et la littérature françaises sont entrées en moi et m’ont insufflé un amour. C’était comme une sirène qui m’aurait charmé sans que je m’en rende compte. J’étais pris au piège. C’est ça qui est intéressant dans la vie. Souvent on a l’impression que l’on contrôle tout. Mais, il y a des choses qui se passent en nous et qui ne se révèlent que des années après, qui s’imposent à nous. C’est quelque chose qui m’obsède. C’est aussi la leçon de Marcel Proust dans A la recherche du temps perdu. L’écriture est quelque chose qui vous vient sans vous prévenir, qui vous tombe dessus. Et il faut absolument, quelles que soient les conditions, passer à l’acte et coucher sur le papier ces choses, dont vous ne soupçonniez même pas l’existence dans votre esprit quelques minutes auparavant. Et cela n’est pas sans rappeler l’acte sexuel et la masturbation.

La sexualité, précisément, est un thème important dans vos livres.

Pour moi la sexualité... Comment dire... La sexualité n’a jamais été un problème. Il faut dire que je ne suis pas un modèle de virilité et de machisme marocain. Donc j’étais très libre par rapport à ça. J’étais tout le temps dans une atmosphère un peu sexuelle. Dans les sociétés arabes, du fait de la promiscuité, on ne peut pas échapper à la sexualité de l’autre. En tout cas aux manifestations de la sexualité de l’autre. Ça commence par celle des parents. Je savais à peu près tout de leur sexualité. Je savais quand ils faisaient l’amour, quelle nuit. Même avant, je voyais les prémices. Je dirais presque que je les entendais dans la nuit, même si c’était peut-être davantage dans mes rêves ! Je voyais ce qui se passait le lendemain puisqu’il faut se laver parce qu’on est impur après l’acte d’amour. On n’avait pas de salle de bains. Tout se passait dans une sorte de toilette à la turque. On faisait chauffer de l’eau dans des gamelles qu’on transportait dans ces toilettes pour se laver. Il y avait aussi mes sœurs qui se servaient de moi comme prétexte pour aller chez leurs petits copains en disant qu’elles allaient juste se promener. Moi l’homme, j’étais chargé de les surveiller. Pendant que mes sœurs étaient dans la chambre avec leur copain, j’attendais. Elles me donnaient des bonbons, des glaces. Je regardais la télé. Ce n’est pas du tout quelque chose qui m’a gêné (rires). Peut-être que je suis un peu fou, mais je vous donne un exemple de la sexualité. Elle était peut-être non dite mais, dans les sensations, dans l’atmosphère, elle était présente en permanence. Et à partir de cette échelle familiale, on peut l’élargir à l’échelle de Rabat. Quand vous sortez dans la rue, c’est d’ailleurs quelque chose qui me frappe beaucoup quand je vais au Maroc maintenant, je me rends compte à quel point ce pays est débordant de sexualité ! Autant la sexualité est effacée dans la rue en Europe et en Occident, si ce n’est sur les panneaux publicitaires, autant dans la rue au Maroc, les gens se comportent d’une manière outrageusement sexuelle ! Du fait peut-être qu’on ne peut pas dire les choses.... C’est invraisemblable. Comment peuvent-ils être habillés, marcher, se draguer de cette façon, se jeter de pareils regards ? C’est un jeu sexuel permanent. Le fait d’avoir vécu dans cette atmosphère, ça m’a toujours paru naturel. Dans mon écriture, ça doit se voir un peu. Mais c’est juste comme cette atmosphère-là. Naturelle. Je ne me pose pas de questions par rapport à ma sexualité, à mon homosexualité. Ce n’est pas quelque chose qui m’obsède, qui me taraude ou me pose problème.

Il y a une initiation sexuelle entre garçons ?

Ah oui ! Absolument. Moi-même, j’ai eu une sexualité enfantine. Il y a une initiation entre enfants et avec des hommes entre 20 et 30 ans. Ça se passait de façon très naturelle. Je n’ai jamais été choqué.

Vous n’en conservez pas un traumatisme ?

Jamais. Je pense que je ne suis pas le seul. Et je tiens à le dire, par rapport à ce qui se passe aujourd’hui en Europe, par rapport à la pédophilie notamment. Je trouve qu’il y a beaucoup d’amalgames et que malheureusement, on tombe dans un certain moralisme qui nuit beaucoup aux racines grecques et romaines de la culture occidentale. D’un côté on donne une certaine liberté, plus ou moins, à l’homosexualité et en même temps, on est en train de s’enfermer dans un certain « politiquement correct » que je trouve infernal. On reproche à l’Amérique certaines choses, mais en même temps, on se rend compte que l’Europe vit la même chose. Je trouve ça très malheureux.

Vous avez pu vivre votre homosexualité au Maroc ?

Oui, mais je ne l’ai pas vécue dans le sens européen. Pas dans une reconnaissance. Ma mère ne le savait pas. On ne peut pas dire les choses, on se sent enfermé, bloqué, étouffé. Mais parallèlement à ce non-dit, je pouvais vivre tout ce que je voulais. Ça n’empêche pas que j’avais des angoisses, des conflits, des accès de pessimisme, mais qui n’étaient pas liés à la sexualité ou à l’homosexualité.


Le fait de ne pas pouvoir parler de votre homosexualité à votre mère, c’était douloureux pour vous ?

Non. C’est pour ça que j’insiste. J’ai vécu mon homosexualité au Maroc, pas d’un point de vue occidental. Pas comme un Occidental la vivrait. Ce n’est pas du tout la même chose. Je ne suis pas en train d’idéaliser la société marocaine. Je dis juste comment moi j’ai vécu les choses. Et d’ailleurs, quand on essaye de transposer, c’est là que le malentendu apparaît. De même pour le lesbianisme. Je suis sûr qu’il y a beaucoup de choses au Maroc qui ne sont pas encore dites. Mais j’ai vu au Maroc des choses qui se passent entre femmes. Ne serait-ce que pour mes sœurs. C’est indéniable.

Est-ce qu’elles se cachent ?

J’imagine. Ce n’est pas dit. De la même façon que pour les hommes.

Et puis il y a aussi cet espace collectif où les corps se mettent à nu, le hammam. C’est un lieu important pour vous ?

Oui. Absolument. C’est un lieu où il n’y a pas forcément une sexualité, mais une sorte de sensualité, une relation avec le corps de l’autre et ça c’est très, très important. Pour nous, c’était un lieu de passage obligatoire, ne serait-ce qu’une fois par semaine puisqu’on n’avait pas de salle de bains. On ne se lavait qu’une fois par semaine et je garde un goût pour ça. Parfois, ici à Paris, quand je sais que je ne vais pas voir du monde, je reste deux ou trois jours sans me laver. J’adore ces odeurs qui émanent de moi et que je ne garde que pour moi. Peut-être va t-on me prendre pour un cochon ! Si vous ne vous êtes pas lavés pendant trois ou quatre jours, quand vous le faites, l’impact de l’eau sur la peau n’est pas pareil. Et vous avez vraiment l’impression qu’il y a quelque chose qui se passe.

Les garçons qui marchent main dans la main dans la rue au Maroc, est-ce que ça a une signification ?

Ici, en Occident, c’est tout de suite connoté couple homosexuel. Là-bas, pas forcément. Ça dit la sensualité, ça dit tout ce qu’on ne peut pas dire et qui justement passe par le contact, le toucher.

Ça vous a manqué ce contact physique quand vous êtes arrivé à Paris ?

Oui. Devenir un individu, ça veut dire être seul, s’accepter et assumer tout seul, ce n’est pas quelque chose d’évident. Vraiment, même pour quelqu’un comme moi qui a lu, qui a un bagage intellectuel... Je dirais même que c’est un traumatisme. Pour devenir un individu, ici, à Paris, ça n’a pas été facile. De la même façon que ça n’a pas été facile, de s’extirper là-bas du groupe pour pouvoir garder ne serait ce qu’un espace pour soi.

Si vous étiez resté au Maroc, votre mère aurait voulu vous marier à une jeune femme. Il aurait été difficile de refuser.

Evidemment, je me pose cette question-là. De toute façon, elle me le disait déjà avant même que je ne parte. Mais, je prenais ça pour la dictature quotidienne de ma mère. Mais je ne sais pas ce que je serais devenu si j’étais resté là-bas. Tout ce que je sais, c’est qu’il y a une homosexualité claire et nette. Il n’y a pas de doute sur ça.

Comment vivez vous cette homosexualité à Paris ?

Je ne sais pas quoi répondre à ça. J’ai des amis, des amours. Je ne me reconnais pas forcément dans les homosexuels d’ici, mais j’ai beaucoup d’amis homosexuels. Ça m’arrive de voir des films gays idiots. A la fois je suis curieux de cette culture-là et, d’un autre côté, je n’y participe pas. Je ne vais ni dans les boîtes ni dans les bars. Mais, je n’ai rien contre. Sauf que ce n’est pas fait pour moi, c’est tout.

Et le côté ghetto ?

C’est ça le malheur. On a trouvé une certaine liberté pour s’enfermer dans une autre prison. Mais, je peux comprendre que des gens qui ont été opprimés, qui ne pouvaient pas dire leur vie intime aient besoin d’un espace presque clos, où ils puissent être eux-mêmes.

Est-ce que vos livres sont lus au Maroc à la fois par des intellectuels et des gens de votre famille ?

Ma famille a eu accès à des premières nouvelles que j’ai publiées dans des recueils collectifs et au premier livre Mon Maroc (Séguier, 2000). Le deuxième livre, Le Rouge du Tarbouche (Séguier, 2004) va être bientôt édité en français par une maison d’édition marocaine. Mes frères et sœurs lisent le français, mais ma mère est analphabète. Ils lui disent de quoi je parle.

En lui cachant votre homosexualité ?

Je ne sais pas. Ils ne le savent pas. Enfin.... Ce n’est pas qu’ils ne savent pas. Je ne veux surtout pas penser à ce qui va se passer au moment de la réception d’un de mes livres. Et ça ne me donne aucune angoisse. J’essaye de me vider la tête par rapport à ça.

La religion tenait une part importante dans votre vie quand vous étiez enfant, adolescent ?

La religion au sens où c’était un cadre de vie, pas au sens où il y avait des obligations de prière, de respect de tous les principes et préceptes de l’islam. C’était plus une religion comme atmosphère, comme lumière, comme odeur, comme ma mère dans son bordel religieux, qu’autre chose. Par exemple, on ne m’a jamais obligé à prier. La seule chose qu’on m’a obligé à faire, c’est le ramadan. Au Maroc, on peut ne pas respecter les autres préceptes, mais ne pas faire le ramadan, ça passe mal. Mais c’était la fête pendant trente jours. Je le faisais avec plaisir. Surtout, ce que j’aimais dans l’Islam, en tout cas celui que j’ai vécu dans les années 1970 et 1980, c’était le paganisme. Il y a des choses qui n’ont rien à voir avec l’islam et qui se mélangeaient à l’Islam (*), comme le culte des saints. C’est ce qui m’a le plus marqué. Dans mes livres, je parle toujours des saints, de la baraka. J’ai été initié à ça. J’ai vu ce que c’était. J’ai vu...Je vais dire un mot peut-être un peu choquant.... Mais... Les partouzes ! Ce que c’est un mausolée de saints au Maroc ! C’est un lieu d’une liberté extraordinaire. C’est à la fois un respect d’Allah, de certaines règles, mais pas toutes et l’instant d’après les gens boivent du vin, ils s’accouplent, ils sont possédés, ils croient qu’il faut satisfaire ces Djinns (démons) qui les habitent. C’était une atmosphère de folie qui me ravissait.

Qui sont saints ?

Au Maroc et en Islam en général, une personne devient saint ou sainte après sa mort seulement par la ferveur populaire, parce que les gens l’ont aimée. Ils honorent sa tombe et avec le temps, ça conserve à cette personne une certaine aura. On construit un mausolée, puis on organise une saison de pèlerinage. En réalité, beaucoup de ces saints n’ont pas eu une vie si pieuse que ça. Au contraire. Beaucoup étaient presque des mécréants, des gens qui vivaient dans le pêché, pour reprendre un mot religieux qui ne veut rien dire dans le cadre de ces mausolées. Je suis lié à la fois à ces saints, à ces mausolées, à ce qui s’y passe et à la folie. Le Maroc est un pays fou ! (rires) La folie, c’est quelque chose qui m’intéresse beaucoup... Peut-être parce que moi-même je dois être un peu fou. Nous devons tous avoir en nous des germes de la folie.

Que voulez-vous dire quand vous dites que le Maroc est un pays fou ?

Les gens vivent dans l’irrationnel complet, avec une croyance sincère dans la sorcellerie. D’ailleurs, si vous voulez comprendre les Marocains, il ne faut absolument pas dire « mais qu’est-ce qu’ils sont bêtes, ils croient à la sorcellerie ! » La question ne devrait même pas se poser. Tout le monde y croit. Et tout le monde fait de la sorcellerie. Enfin je veux dire.... Pas moi, évidemment ! Mais c’est une clef importante pour comprendre, à la fois, la personnalité, la psyché, la religion et la société marocaine. C’est tout ça pour moi l’Islam et aussi l’appel à la prière. C’est une musique qui me manque beaucoup ici à Paris. Cette voix qui s’élève cinq fois par jour, qui gêne certaines personnes et qui ne m’a jamais gêné.

Que pensez-vous de la situation du Maroc aujourd’hui, sous le règne de Mohammed VI ?

Ce qui se passe en ce moment au Maroc est à la fois réjouissant et malheureux. Il y a des choses qui incitent à rester optimistes et d’autres qui, au contraire, font que je me demande comment les gens font pour réussir à survivre avec tant de misère. Par exemple, il y a au Maroc, c’est indéniable, la formation d’une société civile. Ça se voit à tous les niveaux. Il y a une vraie liberté de parole. Mais d’un autre côté, il y a une vraie misère qui fait le terreau de l’islamisme extrémiste qui est, quoi qu’on dise, en train de germer et de s’installer dans les quartiers populaires.

Si on prend l’exemple de votre famille ?

Heureusement, tous mes frères et sœurs ont pu faire des études. Ils ont trouvé du travail, ils ont de très bons postes. Nous ne sommes pas devenus des bourgeois, mais nous avons un bon niveau de vie. Nous ne sommes plus pauvres. Nous avons de quoi manger. Ce qui n’était pas le cas quand j’étais enfant. Mais quand je retourne dans mon quartier, je vois que les gens sont de plus en plus pauvres. Ça m’inquiète beaucoup. La misère, la pauvreté, c’est le meilleur moyen pour encourager l’extrémisme. L’Islam extrémiste peut donner un sens à la vie d’une personne pauvre qui est extrêmement fragile. N’importe qui peut venir et lui faire un lavage de cerveau en lui disant : « Si vous mourez, vous serez au Paradis, vous ne serez pas seul. » Etre un élément parmi tous les musulmans, ça donne un sens à l’existence. Le gouvernement ne fait pas assez pour les gens. Et en même temps, est-ce que c’est le gouvernement qui doit tout faire pour ce peuple ? En tout cas, ce qui est sûr, c’est qu’il y a des richesses dans ce pays qui sont volées et qui sont l’apanage d’une petite minorité de Marocains. Le reste des gens n’a rien.

Comment vivez-vous aujourd’hui à Paris ?

Ça n’a pas été évident. Les petits boulots, la fatigue, la déprime aussi et la découverte, non pas de la dépression, mais qu’on peut tomber dans la dépression ici. Paris n’est pas une ville qui vous soutient. Quand vous tombez, elle vous enfonce. Ça c’est terrible. Mais en même temps, le fait d’avoir côtoyé tout ça vous apprend à le dépasser et à survivre.

Vous avez le sentiment que dans d’autres villes, c’est différent ?

Oui, par exemple au Caire, qui est un endroit que j’adore. C’est une ville qui vous soutient. Vous ne pouvez pas tomber. Les gens dans la rue, le mouvement de la ville, l’atmosphère, le regard des gens vous porte. Il n’y a pas d’indifférence. Paris est une ville où il y a beaucoup de choses qui se passent mais où l’on ne vous fait pas de cadeaux. Il faut batailler. Mais, c’est une ville où vous pouvez tenter votre chance. C’est le mythe de Paris.

Et vous êtes venu aussi pour ce mythe ?

À mon niveau assez modeste, je pense que j’incarne un peu ce mythe de Paris qui fait rêver et qui incite à y monter.

Dans vos ouvrages, il y a une part de réflexion philosophique. Est-ce que c’est lié à votre culture islamique ?

Oui, il y a une certaine sagesse. Ça se traduit souvent à la fin de chaque récit. Il y a, non pas une morale, mais une manière de revenir sur le récit, non pour le résumer mais pour dire « voilà, c’est ça ». Ça doit provenir de la structure des contes oraux, au Maroc et dans le monde arabe.

Qu’est-ce qu’elle a de particulier ?

Souvent, après avoir raconté l’histoire, on la résume en deux ou trois lignes. J’essaie dans chaque texte de boucler ce que je raconte. S’il y a une morale, c’est simplement la mienne, celle de ma vie. Ça se voit encore plus dans les livres d’un compatriote que j’aime beaucoup, Rachid O, un écrivain homosexuel de 34 ans. Quand j’étais au Maroc, ça a été pour moi une énorme découverte.

Aujourd’hui, quelle place occupent la littérature et le cinéma dans votre vie ?

Le cinéma prime plus que la littérature. J’ai des idées de scénarii. Mais, quand j’ai compris que ma famille n’avait pas d’argent, que je ne connaissais personne à Paris, que même pour obtenir le visa pour aller en France ça allait être comme escalader l’Everest, quelque chose en moi s’est apaisé qui m’a appris non pas à renoncer, mais à retarder certaines choses. En ce moment, j’écris des textes où le « je » et la fiction interviennent. Ce que je lis après n’est plus moi, ça devient autre chose. Là encore, c’est la leçon de Proust. A partir du moment où l’on manipule les mots, où l’on joue sur le ton, la chronologie, les épisodes, les couleurs, il y a quelque chose de nouveau qui émerge et qui me surprend, moi le premier. J’ai un projet d’écrire sur le plus grand amour de Jean Genet, Abdallah le funambule qui s’est suicidé quand Genet l’a délaissé. J’adore Jean Genet, c’est un des plus grands écrivains du XXe siècle. Et quelque part, c’est un écrivain marocain.

Il est également cinéaste.

Oui et il a fait un des plus beaux films qui soit dans l’histoire du cinéma, Un chant d’amour. C’est un film muet, qui revient aux origines même du cinéma. Un film vraiment extraordinaire. Je serais volontiers un fils de Jean Genet.

Interview réalisée par Laure Naimski pour Fluctuat.net.
Reproduite avec l’accord de Laure, d’Abdellah et de Fluctuat.
Merci à vous tous. Salam chaleureux à toi Abdellah.
Photographies : (1) © Denis Dailleux (reproduite avec l’autorisation d’Abdellah Taïa)
(2 & 3) © Ulf Andersen/Gamma (reproduites avec l’autorisation du Seuil)

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