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L'HISTOIRE ET LA CULTURE DES FILLES QUI AIMENT LES FILLES ET DES GARÇONS QUI AIMENT LES GARÇONS...

Marie Fritsch
Comme son nom ne l'indique pas, Marie Fritsch n'est ni vierge ni allemande et ne prie pour personne. Compagne à la scène comme à la ville de votre chroniqueur déjanté préféré Lucian Durden, Marie a fait son coming in et n'en démord plus. Hé oui jolis garçons, cachez vos larmes, ces deux-là sont amoureux.
En rêve elle a monté sa librairie, un lieu au croisement des genres et des cultures, où il fait bon s'attarder autour d'un verre d’excellent vin pour faire et défaire le monde tel qu'il va. En vrai, elle porte le gilet, Marc Lévy et autres balivernes à bout de bras. Mais Marie n'a pas dit son dernier mot.
Dans une petite ville de province, nous étions un cercle étroit d'amis, tous fondus de cinéma, littérature et musique. Nos années sauvages, le fanzine, existait déjà ; j'étais la seule fille, et tous ces charmants garçons attendaient de moi que j'excite un peu le lectorat masculin en mal de fantasmes. L'invitation n'était pas exactement idéale, mais la plume me chatouillait, j'ai alors accepté. Ce qu'ils ne savaient pas encore, c'est que sous le joli pseudo de l'Agrume (UN ou UNE agrume ?) se cachait une inconditionnelle des dessins érotiques du Livre blanc de Jean Cocteau, gravement perturbée à 12 ans par la lecture de La Ville dont le prince est un enfant de Montherlant, touchée en plein cœur à 18 par le film de Genet Un Chant d'amour, affolée par les chemises de Patti Smith et fan invétérée de Morrissey. Non, juste une fille l'air un peu rock et paumée comme il se doit de l'être à l'aube des années 2000...
Premier article : une longue et lyrique déclaration d'amour à l'actrice Laura Smet dans le film Les Corps impatients de Xavier Giannoli, cette histoire de triolisme sur fond de mort annoncée. État des liens du fait d'un corps défunt. Passe encore, puisque Paul baise Ninon sous les yeux de Charlotte, et que la machine à fantasmes se met en route toujours, bref mission accomplie. Ce n'est qu'un hasard, finalement ce film a touché un large public malgré son sujet, exacerbation du charnel face à la mort, pulsions qui transcendent les genres et les liens préétablis.
Suivra un papier sur Tiresia, film
audacieux de Bertrand Bonello, magnifique partition pour une symphonie des corps, tout à la fois profane mystique et rock'n roll. Des putes travesties du bois de Boulogne, seins gonflés à bloc,
cuir et vinyle, on passe aux paroles christiques prononcées lors d'un baptême à la campagne, loin des simulacres. Le sang, les martyrs, le désir et le sacré, Pier Paolo Pasolini n'est pas loin.
Tiresia est une pute du Brésil, transsexuelle, et qui scande avec candeur cette ritournelle : « Bientôt je serai dans mon jardin de roses, des roses avec des épines. Des fausses odeurs, bien
meilleures que les vraies. L'original est vulgaire, à cause de son passé. La copie est parfaite ». Un peu plus loin, on la/le voit parler à un hérisson. Tout en tendresse et respect pour la
petite bête, elle/il lui dit : « Qu'as-tu fais aujourd'hui ? Tu as fais le hérisson ? » Pour Tiresia, l'identité n'est pas naturelle mais culturelle, elle réside dans la transformation.
À ce stade tout est dit. Le réalisateur insuffle aux images un érotisme trouble et montre la beauté d'un corps transcendant la dualité homme/femme. Un film important, qui aborde autant la
problématique médicale (le corps de Tiresia, soudain privé d'hormones et qui échoue à séduire Terranova, son geôlier amoureux) que celle de la souffrance psychologique et du positionnement
identitaire du transsexuel. « C'est vrai qu'on a quelque chose de plus, c'est une grande joie mais c'est une fête désespérée », dit Tiresia.
Verdict pour l'Agrume, mes jolis garçons menacent de m'évincer si je persiste à embrouiller le lecteur. Ils plaisantent bien sûr…
Troisième, quatrième et cinquième articles... Le film Son frère de Patrice Chéreau, notre frère à tous. Le Dictionnaire des Cultures Gays et Lesbiennes chez Larousse sous la direction de Didier Eribon. Et enfin le Dictionnaire de l'homophobie, sortie parallèlement aux PUF, remarquablement écrit par Louis Georges Tin (que certains d'entre vous connaissent bien par ici). Je conclue mes articles par un vœu pieux, souhaitant que ces deux magnifiques opus ne soient que prolégomènes à d'autres œuvres d'intérêt public et à de nouvelles passerelles vers une mixité du genre et des idées. Arguant du fait que je travaille dans une librairie consacrée aux sciences humaines, mes co-gribouilleurs se montrent compréhensifs, à condition que je revienne vite vers des chemins plus festifs. On m'attend au tournant ; les réunions de rédaction sont quelque peu houleuses mais finissent bien.
Sixième et dernier article, les romans de Dennis Cooper. Menacé de mort par l'association Queer Nation, l'auteur américain déclenche raz-de-marée et tempêtes médiatiques à chaque nouvelle parution. Même le milieu gay (bien pensant, ça existe) le voue aux gémonies sans hésitation. Pédophilie, viol, snuff movies et fist fucking sur fond de culture post punk, le sexe est abordé sous toutes ses formes, y compris les plus abjectes. Les adolescents sont soumis à la violence adulte et ne se défendent pas des atrocités subies. La libido est synonyme de confusion, voire de mort. Pourquoi une telle violence ? Dennis Cooper ne recule devant aucun tabou, jusqu'à montrer l'homme dans ses retranchements les plus saisissants. Totalement impopulaires, les romans de Cooper nous parlent pourtant du désir homosexuel à l'adolescence dans ce qu'il a de plus monstrueux face au puritanisme des familles, et aussi de la culpabilité, du fantasme et de toute cette confusion qui mal digérée peut mener à l'irrémédiable. Larry Clark a abordé le sujet dans Ken Park, Gus Van Sant dans Elephant, mais Cooper va plus loin, et l'absence d'images donne au lecteur la possibilité d'être acteur de ce qui se dit, jusqu'aux entrailles de la conscience.
Le fanzine est au bord de la censure. Par le plus heureux des hasards, c'est le moment que l'Agrume choisit pour abandonner son pseudo et s'envoler vers la capitale, dans l'espoir d'y trouver jolis feuillets où épancher ses coups de cœurs arc-en-ciel et surtout un public un peu plus demandeur, avec qui partager cette culture qui l'agite depuis toujours et qui ne fait pas que des adeptes.
Aujourd'hui, je suis libraire dans une grande enseigne de « produits culturels » (il faudra qu'on m'explique un jour ce que signifie cette formule antagoniste tout droit sortie des écoles de commerce), et croyez-moi, même très très passionnée, il y a des jours où les bras m'en tombent. « Vos livres, ils sont classés par lettres recommandées ? », « Vous avez Boule de Snif ? », « Vous êtes une caisse ? Non ? Et vous servez à quoi ? », « Comment ? Vous n'avez pas lu le dernier Marc Levy ? Musso non plus ? Et vous êtes libraire ? », etc. Alors soit les clients (parce qu'à ce niveau-là, on ne peut décemment pas les appeler des lecteurs) sont définitivement perdus dans les limbes de la bêtise, soit je suis devenue complètement snob. Après 15 ans de métier, allez savoir... Ai-je besoin de préciser que toutes ces petites scènes se passent en banlieue ? Oui, au risque de tomber dans les lieux communs de la gâchette facile, cela a son importance pour ce qui va suivre.
Dans la librairie où je travaille, il n'y a pas de rayon gay et lesbien. Un jour, peu de temps après mes débuts par ici, une charmante jeune femme me demande si j'ai dans mes rayons des bandes dessinées « pour les filles ». Heureusement, voilà dix minutes que je l'observe vaguement tout en gérant mille et une choses, avec cette question qui me chatouille les yeux : Va-t-elle demander ? Va-t-elle oser ? Ce genre de rayon n'est pas systématique même dans ce qu'on appelle communément une bonne librairie. Les lecteurs concernés se rendent le plus souvent dans les enseignes spécialisées, bien trop rares à Paris et totalement inexistantes en province. La concentration de librairies gay et lesbienne dans une ville est à peu près proportionnelle à celle de ses bars du même acabit. Il ne reste plus qu'à nos ami(e)s les dessous de table ou autres placards (!) à livres disséminés ici ou là, à peine visibles. Ou à espérer tomber sur un(e) libraire « de la famille ». Ma cliente, la petite trentaine, a ce style gentiment androgyne et le regard qu'elle me lance est suffisamment explicite, mi timide mi frontal – bref très féminin–, pour que je n'ai plus aucun doute sur la nature de la littérature recherchée. Je lui demande alors sans détours : « Pour les filles qui aiment les filles ? » Oui. Elle rougit légèrement et je me dis que le plus difficile est passé. Quelques coups de cœur plus tard (littéraires les coups de cœur, précisons...), et la voilà repartie avec sous son bras quelques moments de lecture qui j'espère combleront ses attentes. Espérance confirmée, elle reviendra un mois plus tard pour acheter les mêmes livres à offrir. Je repense alors avec amertume à ces articles perdus, perdus pour les gens qui les ont lus, perdus pour les auteurs qui y sont cités.
La question, ou plutôt la ritournelle, se pose de savoir s’il s'agit d'aller chercher le public ou d'attendre qu'il vienne à soi. Trouvant la question pertinente en tant qu'« agitateur culturel », je décide d'en parler à ma responsable, sur la pointe des pieds quand même.
— Dis-moi, D., j'aimerais bien créer un rayon gay et lesbien, qu'en penses-tu ?
— Pour quoi faire ? Pfff, on n’a pas le public et on ne l'aura jamais, on n’est pas à Paris ma chérie, laisse tomber.
Bon. Ce sera donc toujours dans l'ombre, et sous le gilet, que je conseillerai du Dennis Cooper, Le Choix de Juliette ou Colm Toibin. Heureusement, il y a les Chroniques de San Francisco pour mettre tout le monde d'accord (sic).
À moins que...
Samedi 9 heures, devant un public disséminé et armé de quelques croissants à tremper dans un café douteux, nous sommes quatre libraires à batailler pour obtenir toute l'attention de nos futurs acheteurs... J'ai en main les trois romans dont je vais parler, ne sachant pas par lequel commencer, réalisant avec stupeur qu'il s'agit de trois histoires mettant en scène des gouines et des pédés. Je voudrais disparaître sous la table du petit-déjeuner, non pas que je n'assume pas vis-à-vis du public, mais ce sont plutôt mes collègues... Déjà que le jour où a été émise l'idée de cette rencontre, je me suis tiré une balle dans le pied, là il ne va plus me rester grand chose.
En effet, le « vous proposerez des ouvrages sur un thème léger, des lectures d'été » ne m'inspirant pas, je me suis amusée à extraire le moins pire du rayon littérature érotique et à en faire une sélection quelque peu salée. Comme lectures de vacances, ça me semblait pas mal. Forte de cette initiative, je la soumets à la direction.
— Mais pourquoi tu veux absolument te mettre à poil ? C'est bon, tout le monde te connaît (!?), tu peux pas faire un truc plus classique ? Et il y aura des enfants...
Mon collègue présente bien un livre sur les prouts célèbres, mais moi je ne peux parler qu’adulte aux adultes. Franchement vexée, mais sans chercher à comprendre, je baisse les bras pour l'originalité et décide de parler des trois derniers romans que j'ai lu et aimé, lecture estivale ou non. Étrangement, je note que tous trois sont publiés par les éditions de l'Olivier, traduits de l'américain, mais c'est tout.
9 h 35, après les prouts et Jean Teulé, c'est à moi. Je commence par Je suis très à cheval sur les
principes de David Sedaris, pédé parmi les pédés et qui raconte comment son compagnon de toujours lui perce un furoncle sur le cul avec amour. Je m'en sors pas trop mal, l'auteur aux
multiples facettes recelant un véritable talent de comédie, le public semble conquis. Susanna Moore maintenant, Adieu, ma grande, ou de l'univers carcéral au féminin. La violence imposée
ou subie par les femmes sous le regard mi horrifié mi fasciné du personnel pénitentiaire, et j'en passe sur les multiples relations sexuelles entre détenues, qu'elles soient consenties ou non.
Mon lectorat est toujours là, l'œil vif du week-end qui commence. Enchaînons. Andrew Sean Greer, L'Histoire d'un mariage, peut-être le plus évident des trois. Encore qu'il s'agisse tout
de même d'une histoire de triolisme amoureux dans le San Francisco des années 50, bien avant les susnommées Chroniques et les événements de Stonewall. Une femme trompée par son
époux et l'amant de ce dernier revenant chercher son dû. Ségrégation raciale, descente de flics dans les bars homos, tout y est, et mon public suit toujours. Et je vends les trois romans. Mais à
aucun moment je n'ai prononcé le mot « gay » ou « lesbien »... Ni « cul » ni « chatte ».
Et moi, chers ami(e)s, je me suis mise à poil, bien plus franchement que dans ma première idée. Sans perte ni fracas. Première petite victoire, j'ai enlevé le haut… le reste au prochain épisode.
TO BE CONTINUED…
Lucian Durden a 34 ans. Il est membre fondateur des Écrivains mendiants de Paris. Ancien chef de la succursale des Flandres de l'École des tripes et amis du foie de veau. Publications dans le Bulletin de la société Jules Verge N° 45, 2ème trimestre. Il occupe les fonctions de directeur de la WithoutBooks Publishing en Pennsylvanie. Ah oui, il est aussi hétérosexuel. C’est notre quota légal dans l’équipe du blog Les Toiles Roses.
Troisième aventure
Autant de pognon pour ça ! Même pas le droit de lui rouler une pelle ou deux… Même pas le droit de lui toucher les nichons… Enfile la capote et enfile-moi ! Voilà ce qu’elle m’a dit. J’aurais voulu un peu de tendresse en supplément, ce n’est pas rien de se faire sucer par un mec lorsqu’on est hétéro, elle aurait pu me consoler un peu cette pute !
J’ôte mes chaussures dans le couloir et referme la porte d’entrée le plus délicatement possible. Ça fait pratiquement vingt-quatre heures que je suis parti, j’ai la bite qui pleure de honte et qui me fait la gueule ; je dois sentir des parfums qui ne sont pas les miens… Mais ils doivent se neutraliser, celui du pédé et celui de la pute, si bien qu’avec un peu de chance ma femme n’y verra que du feu.
J’ouvre la porte de la cuisine ; elle est là, assise à sa place, dans son vieux peignoir en éponge rose. « Mais où t’étais ? J’étais morte d’inquiétude !
— Je me suis laissé embringué, tu sais ce que c’est…
— Des pédés… c’est ça… mon cul oui. »
Pourquoi me parle-t-elle de cul ? C’est dingue ce sixième sens que possède les femmes.
« Et y avait pas une seule fille ?
— Des lesbiennes chérie, oh, arrête maintenant !
— Ah ouais… Ça t’excite ça les lesbiennes, deux filles…
— Tu sais bien que les lesbiennes sont des espèces d’ennemies des hommes, t’es une femme, tu sais comment ça marche…
— Justement, les lesbiennes sont homos pour rire ! »
Je passe une heure à jurer mes grands Dieux que je n’ai pas fait de conneries, d’ailleurs je n’en ai pas fait… Se faire sucer par un pédé ça ne compte pas… Pas plus que se taper une pute… C’est pas comme si je l’avais trompée avec une femme normale. Je me glisse sous les draps et songe quelques instants à ces derniers mots. Rien de tel que deux nanas dans un plumard, peut-être, je n’en sais rien, avec les potes au boulot on en parle, moi ça ne me dit rien deux filles qui font l’amour, après tout, c’est leur amour… Ceci dit, elles doivent bien avoir envie de… Enfin ! Il leur manque un truc quand même ! Les pédés, ils ont tout sous la main… mais elles non. Faut que je m’intéresse à la question sérieusement. Mais c’est moche une lesbienne, c’est vrai, je n’en ai pas encore rencontré, mais c’est moche. Des nanas qui se coupent les cheveux en brosse, qui portent des jeans coupés homme et qui ont aux pieds des chaussures de sécurité : putain l’horreur ! Les lesbiennes des films ça n’existe pas, je veux dire les filles normales, qui ressemblent à des filles. Et puis c’est pas pareil, c’est vrai, c’est naturel chez les filles, de se tripoter… Y a qu’à voir les gamines dans la rue, elles se donnent la main pour se promener et se brossent les cheveux mutuellement. Les filles sont homos pour rire. J’envoie un petit coup de coude sur ma droite.
« Tu dors ? Je voulais te demander un truc.
— Ouais…
— Dis, tu préfères les pédés ou les gouines ? Je veux dire… Qu’est-ce qui te choque le plus ? »
Elle se retourne telle une carcasse de bœuf sur un tournebroche ; le lit est secoué de spasmes pendant dix bonnes secondes. Manquerait plus qu’elle lâche un pet !
« Des filles, c’est dégueulasse…
— C’est quand même moins crade que deux mecs ensemble. Tu vois ce que je veux dire ? »
Elle se redresse, rajuste l’oreiller dans son dos et pose ses bourrelets sur ses cuisses.
« J’en ai rien à foutre de les imaginer se lécher… c’est dégueulasse, c’est tout ! Elles servent à rien ! »
Ma femme m’explique que les lesbiennes, en refusant les queues et leur foutre, sont inutiles à l’humanité parce que refusant de devenir mamans, de se faire engrosser comme toutes les femmes normales devraient vouloir le faire. Les pédés c’est pas la même chose, ajoute t-elle, puisqu’ils ne peuvent pas faire de gamins…
Je lui souhaite une bonne nuit. Je n’ai rien compris à ce qu’elle vient de me raconter. Soudain je m’aperçois que je n’ai pas envie d’elle. En temps ordinaires, je serais rentré de beuverie et je lui aurais grimpé dessus pour bien lui montrer que je suis le patron. Mais là rien, je n’ai pas envie. Je me demande si je ne suis pas devenu pédé. Mais l’idée de me retrouver allongé sur un mec me fout la gerbe. Je constate que le pédé et la pute m’ont tué la queue, ou l’esprit, mais c’est pareil. C’est la seule explication. Je fais un blocage maintenant. Que faire ? En parler à quelqu’un ? Surtout pas à ma femme. Les collègues n’en parlons pas, si je leur raconte qu’un type m’a sucé, ils sont capables de repeindre mon bus en rose et toute la ligne 6 sera au courant… Je crois que je suis seul, condamné à porter ce fardeau pour le reste de mes jours.
10 heures 12. Roger me sert mon demi. J’essaie de ne pas me couper de mes habitudes, j’ai lu dans des bouquins dans les toilettes qu’après un traumatisme y faut se remettre tout de suite à refaire des choses qu’on aime. Je bois une bière avec lui, de bon matin, même si en réalité cette vie me glisse entre les doigts comme si la nouvelle m’appelait à elle. Je n’ai jamais été de la première vie, pas tout à fait, et ne suis pas de la seconde non plus. Quatre demis plus tard, je songe à retourner dans ce bar du Marais, pour voir, pour tenter de comprendre ce qui m’arrive.
« Hé !
— Oui Roger ?
— C’est deux pédés qui se rencontrent… Le premier dit à l’autre : ‘Alors avec ton copain, ça se passe bien ?’ et l’autre répond : ‘Oh… m’en parle pas, j’ai même plus le temps de péter !’ »
Pourquoi est-ce qu’il me raconte cette blague, à moi ? Aujourd’hui ? Je me lève et entre dans les toilettes afin de regarder dans la glace si mon visage a changé, si mes traits se sont modifiés, si les linéaments hétéros se changent en… Merde ! Il ne m’a pas sucé l’autre con, il a soufflé dans ma queue !
Je suis dans mon canapé, le téléphone dans la main. Ça fait quatre fois que je compose le numéro de l’association de gays et que je raccroche à la première sonnerie. Je me lance.
« Oui, nous sommes là pour t’aider…
— Voilà, un type m’a… Comment dire ? Une fellation quoi, vous voyez ?
— Tu as peur c’est ça ? La maladie ?
— Oui… Non, pas ce que vous pensez… Ma question c’est… Est-ce que je suis pédé ?
— Ben j’en sais rien moi !…
— Mais je me suis fait sucer par un mec !
— Mon beau-frère fume une clope après avoir picolé, pourtant il n’est pas fumeur… ».
J’appuie sur la touche rouge du combiné, inutile d’en entendre davantage, c’est ma clope, mon petit écart sans incidence, le petit plaisir que l’on s’autorise parce qu’il est exceptionnel. Je ne suis pas pédé ! Foutue bonne nouvelle !
Je gare ma voiture. Il est 22 heures 18. Je traverse la rue et fais la bise à un type qui me reconnaît et avec lequel j’ai bu quelques verres l’autre soir. Le Coxx est plein à craqué…
TO BE CONTINUED…
de Nico Bally
Croque-quenottes
Nico Bally a publié une multitude d'histoires étranges sur divers supports, du webzine à l'anthologie, en passant par le livre photo-musical.
Après avoir sillonné les villes les plus exotiques et palpitantes du globe (Dunkerque, Manchester), il vit aujourd'hui à Lille où il fête tous les jours son non-anniversaire (trente ans tout rond) avec un lapin gay, une chatte blanche déguisée en chatte noire, et la fée Clochette.
En marge de l'écriture, il travaille comme contrôleur de contenu pour Recisio Music malgré de longues études en sciences, informatique et philosophie. Il respecte les lois du TATBAR (Touche À Tout, Bon À Rien) en s'adonnant à la photographie naïve, la musique noise-ambiant expérimentale, les courts-métrages DIY, l'auto-pornographie, le rot tonal et la peinture sur vélo.
Pour Les Toiles Roses, il élargit ses univers fantastiques-oniriques en développant les thèmes LGBT qu'il avait trop souvent mis de côté.
Ce dont je me souviens le mieux de mes années de pensionnat, ce sont les nuits.
J'étais le seul de la chambrée à ne pas savoir dormir d'un trait. Je me levais, au mieux, une fois par nuit, pour aller boire ou pisser.
Pieds nus, parfois en chaussettes, je me glissais sans bruit dans les couloirs pour atteindre la grande salle d'eau où étaient alignés les cabinets de toilettes, les douches, les urinoirs et les lavabos.
Je n'y étais jamais seul. D'autres pisseurs, des insomniaques, des caïds, fourmillaient tout en discutant à voix basse, en se déplaçant lentement, les yeux mi-clos, comme des fantômes hantant les lieux sans conviction.
J'avais beau être grand pour mes treize ans, j'étais aussi fluet, me réfugiant dans mon asthme pour éviter le sport. Je baissais donc la tête devant les caïds qui profitaient du sommeil des pions pour terroriser les petits aux vessies capricieuses.
Un soir où je ressortais discrètement d'un cabinet de toilettes, je vis Tristan assis sur un lavabo, juste en face. Il me fixait comme s'il avait eu les yeux plantés sur la porte tout du long, attendant patiemment que je sorte.
Tristan avait seize ans, des cheveux noirs, un regard blasé, et fumait des cigarettes évidemment interdites.
« J't'ai pas entendu chier, m'a-t-il lancé.
— J'ai... J'ai pas fait de... de bruit. », ai-je bredouillé.
Il a ricané et s'est avancé, me faisant reculer dans le cabinet.
« Tu pisses assis, hein ? Et t'as honte ! »
Il a refermé la porte, nous enfermant. Je tremblais, certain qu'il me frapperait ou me brûlerait avec sa cigarette.
« T'inquiètes, je fais pareil, j'aime pas les urinoirs. Allez, détends-toi, t'es tout bleu. Tu pisses assis, c'est bien ça ?
— Ou... O... Oui.
— T'as bien raison. J'suis pas pudique, mais pisser debout quand on peut le faire assis, je vois pas l'intérêt. »
Il s'est accroupi sur le sol, le dos contre la porte, tandis que je tremblais encore, debout, les jambes collées à la cuvette.
« Calme-toi, je veux juste discuter. Je m'appelle Tristan.
— Je sais.
— Et toi, tu t'appelles comment ?
— Nico. »
Je ne comprenais pas pourquoi il préférait venir discuter avec moi plutôt qu'avec les types de sa classe. Il parla de tout et de rien ; je répondis à peine. Il laissait les cendres de sa cigarette tomber sur le sol et contemplait la fumée qu'il recrachait.
J'avais fini par m'asseoir sur la cuvette. Je me rendis bientôt compte qu'en parlant il touchait le bas de mon pyjama, et progressait lentement vers ma cheville, la caressant du bout des doigts.
Je reculai mon pied d'un coup sec.
« Ooh, tu es timide. Allez, laisse-moi faire, tu me diras après si tu aimes ou pas. »
Je refusai, je ne savais pas très bien ce qu'il voulait, mais je connaissais le châtiment.
« Le croque-quenottes. »
Il sourit. J'avais pensé tout haut.
« Tu crois à ces histoires ? »
Il se pencha pour écraser sa cigarette ; j'en profitai pour l'enjamber et sortir, détalant vers ma chambre.
Je fis ensuite d'horribles cauchemars dans lesquels le croque-quenottes venait me dévorer.
Selon l'histoire, il ne mangeait que les dents. Des variantes racontaient qu'il retirait toute la merde de sa victime pour la lui étaler sur le visage. Il ne s'en prenait qu'aux garçons qui embrassaient d'autres garçons et qui faisaient d'autres choses qui me semblaient encore obscures à l'époque.
Presque toutes les nuits qui suivirent, Tristan vint me voir. Nos discussions duraient le temps de sa cigarette. Il feignait d'être distrait, à chaque fois, pour me laisser m'échapper.
Je repoussais ses tentatives avec plus ou moins de conviction. Il parvint à m'habituer à ses caresses légères sur la cheville. Je savais que je ne risquais rien pour ça. Je me promettais d'être prudent, de surveiller ses dérapages. Il en voulait toujours plus.
« Tu as encore peur de ton croque-quenottes ? Tu ne deviens pas un peu trop vieux pour croire à ces trucs-là ?
— Je sais qu'il existe. Le cousin de Ludovic l'a vu.
— Ouais ouais, un ami d'un ami a toujours vu des trucs de dingues. Moi j'ai un pote dont le frère à vu le directeur à poil.
— Non ?
— Bah non, justement, c'est une légende, comme ton croque-crottes. Et tu sais qui l'a inventée, ta légende ? Le directeur, ou bien les surveillants, pour te foutre la frousse et éviter qu'on devienne amis. Ils aiment pas qu'on s'amuse, ils interdisent tout. Si t'es pas sage tu te feras bouffer. Mon cul ! »
Il s'agitait quand il partait dans des tirades de ce genre. Et ça m'amusait à chaque fois. Me voyant sourire, il reprenait son calme, avec un air boudeur.
Il ne me terrorisait plus du tout. J'avais juste peur qu'il me fasse faire des choses dangereuses. Et dans mon lit, je guettais l'arrivée du croque-quenottes. On pouvait l'apercevoir, parfois. Je pense vraiment l'avoir vu un soir. Je l'entendais souvent.
À la cantine, des amis me dirent qu'un grand se ferait bientôt manger les dents.
« Tristan, la tête de corbeau qui fume en cachette. Ça fait plusieurs fois que le croque-quenottes rôde autour de sa chambrée. Il va pas tarder à se faire tartiner de merde ! »
Je le prévins dès la nuit suivante, il éclata de rire.
« Ah ah, merci, je vais installer des pièges à ogres autour de mon lit.
— Te fous pas de moi. Et puis pourquoi il viendrait, de toute façon ? On n'a rien fait, j'en suis sûr !
— Là, c'est clair que c'est pas avec nos discussions qu'il va s'énerver... Mais y'a d'autres gamins qui sont moins pétochards que toi... »
L'idée qu'il puisse s'enfermer avec d'autres garçons ne m'avait jamais traversé l'esprit. Je ne lui accordais désormais qu'un peu moins d'une heure par nuit. Et s'il enchainait ainsi les discussions avec quatre ou cinq autres types ? Il m'avait dit être insomniaque et passer ses nuits dans les toilettes.
« Et tu leur fait quoi aux autres ? », criai-je en me levant.
J'étais bêtement jaloux. Sans réfléchir, je l'embrassai. Il me prit dans ses bras, me caressa le dos, je paniquai. Je le rejetai, partis en courant, mon sexe dressé déformant mon pantalon.
Je n'ai pas dormi cette nuit-là. Je pensais à ce que j'aurais pu faire, ce que j'aurais dû faire, comment il aurait peut-être réagi. J'en avais complètement oublié le croque-quenottes.
La nuit suivante, Tristan n'était pas là. J'appris qu'il avait été transféré dans un autre établissement.
Évidemment, c'était la déclaration officielle. Nous savions tous qu'il avait été étranglé, dévoré, ou étouffé avec sa propre merde. Et ça serait bientôt mon tour.
Je ne dormais plus.
Je passais alors mes nuits aux toilettes, à attendre le croque-quenottes. Les caresses de Tristan me manquaient.
À l'automne, je repérai un nouveau dont la chevelure corbeau me rappela mon premier amour.
Je le vis se faufiler dans les toilettes, jusqu'à un cabinet.
« Tu pisses assis ? », lui lançai-je. Il n'osa pas me répondre.
Au fil du temps, je compris qu'il y avait deux sortes de gamins. Les effrontés qui prenaient eux-mêmes mes mains pour les glisser sous leur pyjama, et les peureux avec qui il fallait de longues discussions avant de pouvoir effleurer la nuque ou la cheville.
Je préférais de loin ces derniers, tellement délicieux, fondants, irrésistibles. Leurs tremblements me surexcitaient.
Et pour entretenir leur superbe peur, je leur racontais la légende du croque-quenottes.
© Nico Bally – 2009.
Tous droits réservés.
Direction littéraire de la série : Daniel Conrad & Pascal Françaix.
Le Père Docu s'appelle Gérard Coudougnan, il est né en 1962 et a pour qualification « enseignant-documentaliste », vous savez la dame qui râle au C.D.I. (centre de documentation et d'information) : c'est lui. Pour des raisons indépendantes de sa volonté, il est en ce moment éloigné de son lieu de travail habituel mais a toujours un C.D.I. (contrat à durée indéterminée) avec les bouquins pour qui il a une vraie A.L.D. (affection de longue durée).
Au hasard de ses lectures, il a croisé Marc-Jean Filaire puis Môssieur Daniel C. Hall (« The Boss ») qui lui a proposé de regrouper ici quelques « recensions » d'ouvrages à thématique LGBT.
Toute remarque, toute suggestion sera la bienvenue. Les avis, sous forme de commentaires, pour échanger des
points de vue encore plus !
La bibliothèque rose est ouverte… vous avez lu Le Club des Cinq d'Enid Blyton ? Claude, le « garçon manqué » est peut-être alors votre première rencontre avec une petite lesbienne ou une future transgenre ? Ah bon, vous n'avez pas connu les Bibliothèques Rose et Verte ? Qu'importe, entrez (couverts !) ici et faites ce que vous voulez entre les rayons, ne soyez pas sages ...
Patrick BUISSON, 1940-1945 Années érotiques : tome 2 : De la Grande Prostituée à la revanche des mâles, Albin Michel, 2009, 521 p., photos, notes & index.
Après un premier tome sous-titré Vichy ou les infortunes de la vertu, Patrick Buisson, historien et citoyen « hors normes » poursuit son analyse des années noires avec pour fil conducteur la libido comme clef du comportement sous l'Occupation d'une France femelle en adoration devant la virilité des vainqueurs
Entre la collaboration horizontale et la chancelante verticalité du mâle français, c'est un roman des définitions d'une grille internationale de maux croisés qu'offre le « conseiller en transgression » de Nicolas Sarkozy dans sa dernière publication.
Les pulsions sexuelles sont toujours au centre de ce scénario des années 1940-1945. Les acteurs principaux sont de nationalité française, leurs différents statuts face aux « seconds rôles » allemands puis américains et anglais sont décrits et analysés avec la minutie de l'historien qui introduit ça et là des acteurs et actrices professionnels d'un cinéma utilisé comme instrument de propagande.
Avec de bonnes études des milieux homosexuels, ce pavé de plus de 500 pages se dévore comme une mine d'informations offertes sous un angle nouveau, érudit, ouvert et peu enclin à la facilité patriotique ou aux jugements à l'emporte-pièce machiste dont le lecteur du début du XXIe siècle se découvre bien malgré lui l'héritier.
Le vert de gris est la couleur dominante mais pas exclusive d'un livre propre à titiller les neurones des amateurs de Toiles Roses.
La France occupée par les armées allemandes est un pays privé d'hommes : comment résister aux charmes de la virilité triomphante de l'ennemi ? Prostitution de trottoirs, de maisons closes ou relations mondaines des cénacles parisiens et provinciaux (Megève et Cannes en tête de liste) mais aussi rencontres humaines et sentimentales, embochies assumées ou clandestines, naissances de fils de Boches (environ 200 000 ?), le tableau est riche, complexe et chatoyant d'obscénité, d'intéressement et de sincérité. La Résistance et les Libérateurs vont s'inscrire dans une continuité machiste de contrôle du corps et de la volonté féminine dont les liens piteusement masqués avec l'idéologie vichyssoise sont d'une évidence troublante.
Côté homo, ou plutôt « pédérastique », puisque la séparation des deux notions n'est vraiment pas d'actualité, Buisson décrit en détails heurs et malheurs d'une « communauté » occupée et fascinée par de blonds athlètes dont les uniformes alimentent fantasmes et convoitises (p. 199 à 242), puis les illusions vite effondrées d'une Libération qui ne sera pas celle des mœurs (p.424 à 431) après le passage de beaux G.I.. On croise Roger Peyrefitte (1), Montherlant, Cocteau, Abel Bonnard, Brasillach et d'autres dont Daniel Guérin, qui semble être l'homosexuel le plus apprécié par Buisson (p 218-219). La discussion, les disputes qui vont aboutir aux lois de 1942 réprimant, pour la première fois de façon officielle, l'homosexualité dans le « pays de Cambacérès » sont détaillées avec un intéressant luxe de précisions.
Une personnalité hors du commun intrigue l'historien qui lui consacre un long portrait (p. 351 à 354) : Roger Worms, plus connu sous le nom de Roger Stéphane, auteur du sublime roman Parce que c'était lui (2). Pierre Seel (3) n'est pas oublié : il est évident que le portrait que brosse Partick Buisson de Worms et de Seel n'est pas entièrement conforme avec le statut de héros/victime que ces hommes ont acquis dans la culture de certains d'entre nous : devons-nous y voir la trace (pourtant ici très édulcorée) du passé d'extrême-droite de l'auteur ou notre propre volonté d'avoir « nos » héros et « nos » victimes ?
L'historien fait son travail : il dérange, avec une solide argumentation (25 pages de notes en fin de volume) et décape bien des représentations des héros, des salauds et des… salopes en tous genres.
Arletty fait l'objet d'une longue étude (p. 37 à 49) où sont abordés son rôle de marraine de troupes, ses « gousseries », sa liaison avec un officier allemand, ses avortements, ses tournages de films et ses ennuis avec le public et la justice. D'autres acteurs, d'autres tournages sont évoqués et présentés dans cette étonnante projection du film de cinq années de notre histoire dont nous avons déjà, depuis les bancs de l'école vu tant de versions édulcorées.
De l'histoire de la Révolution Française, nous avons des images de chariots vers la guillotine : c'est ce genre de convoi que convoque l'auteur pour nous représenter les tontes de femmes ayant « fauté », les photographies de tels événements ayant été « censurées » après le retour à l'ordre machiste et gauliste.
L'épilogue rapproche ces Années cruellement érotiques de celle chantée par Gainsbourg, quand, après 1968, les baby-boomers tueront le père et qu'à côté d'un « jouir sans entraves » pansexualiste récupéré par le capitalisme bourgeois, « l'envie de pénis a fait place à l'envie de pénal » (Philippe Murray, (4) cité p. 479).
(1) qui publie fin 1944 Les Amitiés Pariculières (livre devenu introuvable avant sa réédition en 2005 par Textes Gais, http://www.textesgais.com/cat2008.pdf).
(2) Roger Stéphane, Parce que c'était lui, H&O, 2005, 124 p. avec une superbe préface d'Olivier Delorme et une lettre touchante de Jean le Bitoux.
(3) Pierre Seel, Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel, Calman-Lévy, 1994, 198 p., rédigé avec Jean le Bitoux.
(4) http://www.philippe-muray.com/
Merci à Judith Ott, attachée de presse d'Albin Michel, pour son professionnalisme et sa confiance dans Les Toiles Roses.
POUR EN SAVOIR PLUS :
Sur l'auteur :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Patrick_Buisson
Son rôle politique auprès de Nicolas Sarkozy :
Extraits du livre :
http://livres.lexpress.fr/premierespages.asp/idC=14844/idTC=13/idR=6/idG=8
Extraits du tome 1 :
http://livres.lexpress.fr/premierespages.asp/idC=13804/idTC=13/idR=6/idG=8
POUR ALLER PLUS LOIN :
Sur l'interprétation du scénario du film Le plus beau pays du monde (Marcel Bluwal, 1998) évoqué p. 236
http://www.lestoilesroses.net/article-1078071.html
Et surtout
http://www.lestoilesroses.net/article-3791264.html
Sur Pierre Seel, qui a servi de source d'inspiration à certaines scènes du téléfilm Un amour à taire (Christian Faure, 2005), voir les propos de l'historien Jean Le Bitoux (rencontré par P. Buisson le 14 novembre 2004 pour son livre, cf note 21, p. 491) dans le bonus du DVD et surtout
http://www.lestoilesroses.net/article-4115163.html
Cécile, Transmutation, Nice, Editions Bénévent, 2009, 253 p.
Un témoignage brut de pomme... d'Adam ! C'est ce que nous offre Cécile Poivre dans le récit pétillant, épicé et sans travestissement de sa Transmutation.
Dans une langue émaillée de parler nissart (Mefi ! Il y a un glossaire à la fin pour les babatchous qui, malgré un contexte évident, inventeraient des cagades au lieu de se bouleguer un peu le teston !)
La secrétaire a écrit son histoire. Elle ne se prend pas pour une écrivaine : elle nous embarque simplement avec sa gouaille, ses phrases généreuses en adjectifs et son franc-parler qui peut, en un jeu de mots, camoufler un drame sous une formule où l'ironie masque la douleur.
Le pitchoun est efféminé et au collège puis au lycée, les regards des camarades se doublent de mots qui font plus mal que les coups de poing. Quand la violence devient physique, quand le viol n'est plus seulement verbal, la décision est prise : se travestir pour souffrir moins.
Et « la Cécile » tombe amoureuse : d'amants à la sincérité variable en proxénètes camouflés, c'est toujours par amour ou suite à un chagrin d'amour que les situations s'accélèrent.
La prostitution ? Comment vivre autrement quand aux besoins de subsistance s'ajoutent ceux de la toxicomanie ? Le tour d'horizon de sa clientèle est le reflet de la ville où elle travaille : petits puceaux, caïds, pères de familles mais aussi congressistes et vedettes de tel ou tel festival voisin : il y a jazz à tous les étages à Juan les Pins quand on monte les marches à Cannes, pour aller froisser des toiles avec Cécile. L'orientation sexuelle de la clientèle fait rarement débat (à une exception près, lorsqu'elle est évoquée comme « tromperie sur la marchandise » sur une scène de crime) : pour ces messieurs, Cécile est, avant son opération, une fille avec un truc en plus… qui augmente souvent son attrait. Et son cœur fait d'elle une confidente, avec ou sans jeux de gambettes.
La drogue, les voyages en Thaïlande ou à New York sont des escales aux circonstances forcément peu ordinaires…. mais changer en 2 le 1 du numéro de Sécurité Sociale est une vraie aventure : pour valider cette multiplication par deux, il faut passer sur le billard du chirurgien (vaginoplastie) et sur le divan du psychiatre ! On a vu avec Axel Léotard que la division dudit préfixe par deux était une opération encore plus délicate (1).
Par amour, encore et toujours, Cécile se range et, après avoir réglé sa dette envers l'Etat proxénète, devient secrétaire. C'est elle-même qui vous racontera la suite, avec cette faconde si naturelle, son énergie vitale incroyable face aux embûches, sa force de rebond après un échec qui n'est jamais définitif.
Ce livre est déjà un succès : une édition de qualité, une belle mise en pages et au bilan carbone très satisfaisant, Bénévent étant une maison d'édition à compte d'auteur niçoise !!!
Dans un contexte où la « transphobie » est au centre des prochaines marches des fiertés, au moment où d'importantes avancées juridiques sont enregistrées, Transmutation est le témoignage idéal pour se faire une idée du vécu de ces personnes en quête de genre qui ont, comme Cécile une vraie identité où la volonté et le courage sont des instruments mieux affutés que les scalpels.
(1) cf Axel Léotard, Mauvais genre : http://www.lestoilesroses.net/article-30742717.html
POUR EN SAVOIR PLUS :
Le blog de l'auteure :
http://ceciledenice.unblog.fr/
Une interview par GayPodcast :
http://www.dailymotion.com/video/x976v0_lectures-gaies-entretien-avec-cecil_creation
Le site de l'éditeur :
http://www.editions-benevent.com/presse/9782756309941_885.pdf
Le transsexualisme : textes juridiques :
http://www-iej.u-strasbg.fr/LE%20TRANSSEXUALISME.htm
Anne Delabre et Didier Roth-Bettoni, Le Cinéma français et l’homosexualité, Danger Public, 2009, 330 p.
Le Père Docu n'est pas un cinéphile assidu. C'est donc la recension d'un « lecteur lambda » que je vous propose, à côté des analyses hautement érudites que mes collègues feront du livre d'Anne Delabre et Didier Roth-Bettoni, Le Cinéma français et l'homosexualité.
Lecteur lambda ? Justement : la onzième lettre de l'alphabet grec est un symbole gay depuis les années 70 dans plusieurs pays francophones (1). J'ai donc, comme pas mal d'hommes de ma génération été à l'affût d'informations, de modèles, de réponses concernant une orientation sexuelle non conforme aux modèles dominant la fiction littéraire ou cinématographique. Et quand un film me semblait avoir une « ouverture » je le regardais à le télévision ou j'allais le voir en salle.
Lire ces « Toiles bleu-blanc-rose » a été une agréable et instructive plongée dans cette quête de figures auxquelles les copains du lycée collaient une étiquette de pédés ou de gouines souvent douloureuse.
L'introduction est peut-être un peu trop courte ou n'annonçant pas assez clairement ce qui va être développé et l'on se retrouve facilement un peu égaré dans le premier chapitre, Bon sang, mais je suis homo !
Il faut prendre ses marques, suivre tranquillement, malgré les jalons manquants, cette entrée en matière qui va très rapidement familiariser le lecteur avec un texte qu'il aura du mal à abandonner.
Chacun des douze chapitres est construit autour d'un thème que viennent illustrer films de cinéma, articles de presse, interviews de metteurs en scène et d'acteurs mais aussi de militants LGBT dans une organisation à la lecture facile, dans une langue à la fois relevée et complice quand il s'agit d'appeler un chat un chat.
Sans pitié pour les nanars comiques et autres pécasseries des années 70, les auteurs posent des questions élémentaires accessibles à celui qui se les est posées face à ces follasses, ces camionneuses, ces martyrs, ces victimes, ces malades, ces personnes « comme les autres ».
Une auteure, un auteur (2) : est-ce cette formule si élémentaire qui permet à cet ouvrage un équilibre gays/lesbiennes rarement atteint ? Il est à souligner que la domination masculine habituelle dans le monde homosexuel est ici vaincue : sans compter le nombre de pages dédiées à chacun des genres (sans oublier bi et trans !), il semble que les lesbiennes aient enfin autant de place que les gays.
Cinéma, télévision, films disponibles seulement en vidéo ou DVD, sans prétendre à l'exhaustivité, il semble que l'on fait un tour d'horizon très représentatif... quel étonnement par exemple de voir cité Nationale 7 film tourné dans un « monde à part » (3) où l'un des personnages secondaires est gay !
Je laisse les spécialistes zoomer sur tel ou tel angle d'approche, sur les orientations militantes et les objectifs, le profane referme le livre comme on relève le siège de son fauteuil de cinéma après un bon moment qui a mêlé flashes-back et nouveautés, culture, plaisir et réflexion.
(1) Suisse romande http://www.lambda-education.ch/content/menus/doc/etude.html, Québec : http://www.et-alors.net/articles/303
(2) Anne Delabre, journaliste est l'auteur de Paris gayment, Parigramme, 2005 et de Clémentine Autain : Portrait, Danger Public, 2006
Didier Roth-Bettoni a été rédacteur en chef du Mensuel du cinéma et de La Saison cinématographique. Il a dirigé les magazines gays ExAequo et Illico. Il collabore actuellement à Première, Les Toiles roses, L'avant-scène cinéma et est l'auteur de plusieurs livres dont L'homosexualité aujourd'hui, Milan, 2009, prochainement recensé dans cette rubrique
(3) Nationale 7, France, Jean-Pierre Sinapi, 1999
http://www.yanous.com/Nationale7/index.html
POUR EN SAVOIR PLUS :
Le site de l'éditeur :
http://www.dangerpublic.fr/livre/cin%E9ma%20fran%E7ais%20et%20l'homosexualit%E9/9782351231692
Une anecdote personnelle : lors de sa projection au Centre Culturel Français du Caire (République Arabe d'Egypte), Coup de foudre fut, comme tout film diffusé au public, apporté au service de la censure. Après la pesée au gramme près des bobines (procédé habituel destiné à vérifier, après censure et découpage éventuels que les extraits « licencieux » ne se sont pas volatilisés) et visionnage du film, les censeurs, parmi lesquels messieurs barbus et dames voilées ont émis des réserves. Le jeune coopérant français s'est immédiatement empressé de justifier ce qui est souligné dans le livre p. 179 rien n'est explicité de l'homosexualité qui lie Léna et Madeleine. Effectivement ce n'était pas cela qui posait problème... ce qui gênait vraiment, c'est que la belle et sympathique Léna était juive et... sympathique, que l'on pouvait même la prendre en affection dans le camp de concentration de Rivesaltes où commence le film. Racisme, homophobie, antisémitisme...
Catherine de Garaté, Chemin de quoi, Thélès, 2008, 166 p.
Drôle de dame, drôles de drames. Un style qui émoustille, titille, un récit qui énerve ou qui ravit : un défi !
Mais à quoi ça rime ? Un roman qui met la prose en bouts rimés, qui ose les amants aux mœurs brimés avec humour. Une file de personnages reliés par l'amour ou le hasard. Et où lesbiennes et homos sortent du placard : on les suit avançant en âge au fil du monde qui s'égare. On s'enfile, on file, on défile, plutôt en ville.
Girafon, Cigalon et Carafon côté garçons, Marlène, Armelle et Isabelle côté femelles : les destins s'entrecroisent, des festins où l'on dégoise aux matins où l'on angoisse.
L'auteure remet nos pendules à l'heure : éditée à compte d'auteure, elle ne va sans doute pas faire son beurre. Qu'importe ? Elle nous emporte sur son chemin. Chemin de quoi ? De vies aux abois, d'amours hors la loi, où les portes des cœurs n'ouvrent pas sur le bonheur à chaque fois.
Verbicruciste à Lesbia Magazine, elle travaille chaque phrase comme à l'usine. Tourneuse de mots, fraiseuse de phrases, linguiste en embuscade, gay-teuse en bleu de chauffe, chimiste de l'allitération, chauffeuse de voûte palatine, cascadeuse de la rime. Auteur bénévole de BD, avec ou sans folles ou pédés, dans le même canard, elle a l'art de narrer la vie dans et hors des placards.
Avec de tels instruments, pas de pitié pour le sentiment : l'objectif narratif reste distant. Grand angle sur les gens et zooms sur les fragments intéressants. Du ras du sol au firmament, Catherine vise sang pour sang, dans un style toujours distant à la fois percutant et caressant. C'est au lecteur de finir le labeur, elle suggère et moi je gère, selon l'humeur.
POUR EN SAVOIR PLUS :
Une critique dans Lesbia magazine, qui vous en dira un peu plus sur ce livre …
Le blog de Lesbia mag : http://www.myspace.com/lesbiamag
Gérard GLATT, L'Impasse Héloïse, roman suivi de Hôpital de jour et de Lettre à Willy, Orizons, 2009.
Le dernier roman de Gérard Glatt répond plus ou moins aux règles du théâtre classique : le narrateur est pourtant un auteur de pièces de théâtre à succès d'avant-garde.
Unité de temps : une très chaude journée de juillet entre sept heures du matin et minuit.
Unité de lieu : entre le XIème et le XXème arrondissement de Paris, c'est l'un des personnages principaux qui donne son nom à l'endroit.
Unité d'action : que l'on se rassure, elle est beaucoup plus vague, plus fluctuante, plus librement interprétée et les protagonistes vont confronter leurs solitudes avec des résultats variables, même si le premier mot du titre ne laisse guère d'illusions sur le résultat de ces échanges.
Que l'on se parle, que l'on se touche, que l'on s'embrasse, que l'on « couche » à deux ou en partouzes, en privé ou en public, dans un lit ou une backroom, ce roman est celui d'une difficulté de l'échange humain.
Lucide sans vouloir être ni pessimiste ni démonstratif, le dramaturge construit son récit comme une didascalie argumentée qui rebondit d'acteur en acteur sans hésiter à faire des flashbacks sur les trois années précédant la « représentation ».
Avec pour dédicace « À toutes celles et ceux qui ne savent pas encore », cette « dramatique d'impasse » est peut-être un coming out, aux antipodes de la comédie de boulevard. On y trouve en effet, autour de la vieille Héloïse, plusieurs garçons assumant leur homosexualité de diverses manières finement suggérées plus que décrites ou analysées. C'est plus la difficulté de tout rapport à l'autre que son caractère homosexuel qui est au cœur des échanges.
Un sérieux tour d'impasse-passe qui peut donner à chaque lecteur la curiosité d'évaluer ses relations avec son entourage après d'une journée à la banalité forcément extraordinaire.
Les deux nouvelles ont la même qualité d'émotions : la gamme infinie du vécu d'une journée de combat contre un fichu virus en Hôpital de jour et une mystérieuse Lettre à Willy.
POUR EN SAVOIR PLUS :
Le site de l'auteur :
Sa biographie :
http://www.gerard-glatt.net/pages/Biographie-837093.html
Le site de l'éditeur :
http://www.editionsorizons.com/
Et celui de ses amis !
http://www.les-amis-d-orizons.com/
Note de Daniel C. Hall : Si les éditeurs ou les auteurs (auto-édités ou non) souhaitent envoyer un service de presse à Gérard en vue d’une critique sur ce blog, merci de prendre contact avec le chef Daniel C. Hall qui vous communiquera ses coordonnées : lestoilesroses@hotmail.fr.
TO BE CONTINUED…
Résumé :
Pierre (Jacques Nolot) aborde déglingué la soixantaine. Depuis vingt-quatre ans il est séropositif, mais
voilà que son médecin lui conseille de commencer une trithérapie. Il suppute qu’il va bientôt falloir payer l’addition de sa vie passée mouvementée. Esseulé depuis la perte de son amant, il a
ritualisé sa vie pour ne pas sombrer : une fellation, un café, l’addition, tel est le quotidien de Pierre. Prisonnier de son passé, il se nourrit d’huîtres en compagnie d’un vieil ami ex
gigolo, comme lui le fut, et ex taulard, comme lui ne le fut pas, un de ses nombreux regrets... Son autre grande nourriture est les psychotropes car il est dépressif, malgré les trois visites
hebdomadaires à son psychanalyste. Ses vieux amis l’ennuient, et comble du désespoir ses amours tarifés sadomasochistes ne le font plus jouir. Le suicide devient une éventualité...
L’avis de Bernard Alapetite :
Avant que j’oublie est le dernier chapitre de la transposition filmée de sa vie par Jacques Nolot. Selon la chronologie de l’existence de
son double cinématographique qu’il a souvent interprété ou en raison d’un décalage chronologique fait jouer par un autre acteur, cette saga commence avec J’embrasse pas (1991),
réalisé par Téchiné où l’on découvrait ce clone (?) de Nolot, âgé de seize ans, fuyant son sud-ouest natal pour monter à Paris pour exercer la louable fonction de prostitué pour messieurs, tant
par nécessité que par vocation. On le retrouvait dans La Matiouette (1983), toujours réalisé par Téchiné, à partir de la pièce écrite par Nolot, où, acteur de second plan trentenaire, il
rentrait au pays pour une confrontation avec son frère, joué par Nolot à contre-emploi, qui avait repris le salon de coiffure familial. Puis dans L’Arrière-Pays (1998), premier
long métrage tourné par Nolot, on voyait le double de fiction de l’acteur-cinéaste, la cinquantaine, retourner dans son village natal pour enterrer sa mère et découvrir au passage
quelques secrets de famille. Dans La Chatte à deux têtes (2002), il explicitait, avec un peu de complaisance, mais toujours beaucoup de tendresse, sa sexualité faite de
rencontres furtives dans un cinéma porno. On peut mettre un peu à part Le Café des Jules (1998), adaptation d’un texte de Nolot par Paul Vecchiali dans lequel il ne joue pas
tout à fait le même personnage. De même que dans Manège (1986), son premier court métrage, qui se résume à un soir de drague. Donc le premier sentiment avec Avant que
j’oublie est de recevoir des nouvelles d’un ami que l’on regrettait d’avoir un peu perdu de vue...
Jacques Nolot admet que tous ses films suivent l'évolution d'un même personnage fictif, mais lui ressemblant beaucoup. Dans quelle mesure Jacques Nolot réécrit-il sa vie dans ses films ? La
lucidité qu’il porte aux épisodes les plus sombres de son existence semble lui servir de thérapie. Dans une très intéressante
interview, il nous éclaire sur sa démarche : « C'est Pierre dans ce film, Jacky dans L'Arrière-pays, Pierrot dans La Chatte à deux têtes. Mon écriture est un peu
schizophrénique. Vous me racontez une histoire, je me l'approprie, je la fais mienne, je ne sais plus qui est qui, qui est moi, ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas. Je ne sais plus où est la
réalité. C'est là qu'on peut parler d'autofiction. »
Il s’agit donc surtout d’une réinvention de soi, mais qui paradoxalement, dans cette vie éminemment romanesque, privilégie les moments de creux, de doute, de spleen. Instants mis en exergue qui
apparaissent en complète contradiction avec le caractère de l’auteur, animé d’un farouche appétit de vivre. L’intrigue est ténue ; on est plutôt en face d’une chronique du quotidien
ordinaire et trivial d’un homme extraordinaire.
Dans ce film presque uniquement peuplé d’hommes, la mort (comme toujours chez Nolot) est au centre de cette mise en scène à la fois élégante, distanciée mais profondément humaine, à l’humour
sous-jacent. Pour autant, Avant que j’oublie n’est jamais morbide, paradoxalement c’est un film optimiste tout en nous mettant brutalement face à la vieillesse et à la maladie.
Les deux autres grands sujets du film sont le sexe et l’argent qui sont, dans l’esprit du réalisateur, intimement liés. Les personnes que fréquentent Pierre se répartissent entre d'anciens
gigolos devenus riches, souvent après avoir hérité de leur vieux protecteur, et de jeunes mecs dont les premiers, devenus des bourgeois installés, s'offrent à leur tour les services sexuels
contre de l’argent, une belle circulation néanmoins assez peu bressonienne (pourtant la diction blanche de Nolot n’est pas sans rappeler celle des « modèles » de Bresson)... Quelle que
soit la palette des sentiments, le commerce des corps est ici indissociable de celui de l'argent, ce qui se traduit par une série de dialogues géniaux où se mélangent crudité et délicatesse mais
où tout semble parasité par le fric.
Fait extrêmement rare au cinéma, Jacques Nolot filme frontalement le désir et la formulation du désir d’hommes d’âge mûr et même blets pour des jeunes hommes. Le cinéaste n’hésite pas à se filmer
frontalement sous toutes les coutures et même sans coutures puisqu’on le voit nu à plusieurs reprises, y compris dans l’acte sexuel. Devant ce corps maigre et mou à la fois, au ventre ballonné,
on peut méditer sur ce que deviennent les corps que l’on a désirés. J’avais déjà eu une pensée semblable en voyant les rééditions en dvd des premiers films de Cadinot. Il m’est inconfortable
(pourquoi ?) de penser que les acheteurs de ces films se branlent sur des morts... Il se trouve qu’un des acteurs d’une de ces productions fut un de mes amants de passage et est mort du sida...
On le voit, Avant que j’oublie, tout en remémoration à la fois nostalgique et malicieuse, devrait être propice aux confidences et à l’émergence des souvenirs enfouis. Une raison de plus
pour aller voir ce film et d’aller le voir accompagné...
Je voudrais rappeler ce qu’écrivait Gérard Lefort dans Libération qui en dit long sur la réception d’un tel film : « Un monsieur d'un certain âge reçoit un jeune gigolo qui fait
ce pour quoi il est payé : il encule son client. Et dans la salle de projection, c'est une rangée entière de lycéens qui se leva avec force protestations. À se demander ce que ces braves jeunes
gens ne supportent pas de regarder. Probablement pas la pornographie (par ailleurs totalement absente de cette scène crue mais ascétique) qu'ils consomment à tour de bras sur Internet. Peut-être
l'homosexualité, mais surtout, qui sait, puisque ce sont des garçons qui fuyaient tandis que leurs copines tenaient en place devant le film, l'image « scandaleuse » d'un vieux avec un jeune, et
plus certainement d'un vieux tout court qui prétend à une sexualité, quelle qu'elle soit. On se demande aussi ce que ces adolescents outrés pourront supporter de la vie si dans une fiction, ils
désertent ce réalisme tranquille. » Cette attitude est significative d’une jeunesse qui se réfugie dans le cinéma de distraction, le plus souvent américain, pour mieux ne pas voir le
quotidien qu’ils ont rarement le courage d’affronter.
Le style de Nolot est reconnaissable. Il privilégie, dans une lumière froide et clinique due à Josée Deshaies (qui a déjà signé celle par exemple du film Le Pornographe de Bonello), les
plans-séquences et les lents panotages et exclut les gros plans. Il y aurait encore sans doute plus de plans-séquences si le metteur en scène avait pu disposer d’un budget plus confortable, mais
le film a été tourné en 24 jours, avec pour tout subsides la seule avance sur recettes. La mise en scène est également très attentive au son dont le traitement n’est pas sans rappeler celui que
lui faisait subir Gérard Blain, cinéaste avec lequel Jacques Nolot a de nombreuses parentés stylistiques.
Le film est un antidote à la bêtise, cette propension à reconnaître plutôt qu’à rencontrer, telle que la définit une voix, celle du cinéaste Vincent Dieutre lisant un texte de Deleuze à la radio
(simili-France Culture) pendant que Pierre revient piteux et merdeux d’une virée de drague ratée.
Le réalisateur évite si possible d’employer des acteurs professionnels, ce qui n’est pas sans lui poser des problèmes : « Ça a été très compliqué, parce que je ne voulais aucun acteur
professionnel. Pour interpréter Marc, le premier gigolo, j'avais un vrai gigolo qui m'a posé un lapin au dernier moment. Mais comme j'avais prévu le coup, un jeune comédien, Bastien d'Asnières,
que j'avais gardé en stand-by, est venu répéter à minuit la veille du tournage. Il s'est passé à peu près la même chose avec les autres rôles. Le problème, c'est que je suis tellement prisonnier
des personnes dont je me suis inspiré que je ne peux jamais trouver un acteur à la hauteur du modèle. Même si, au final, je suis très content d'eux (rires) ! De toute façon, il n'y a pas de
mauvais acteurs, il n'y a que de mauvais metteurs en scène. » David Kessler, patron de France Culture, ancien directeur du CNC, est impayable (si je puis dire) en psy lacanien. Ses
déclarations nous éclairent beaucoup sur la manière de travailler du cinéaste : « Je ne connaissais pas bien Jacques Nolot. À la terrasse du café Beaubourg à Paris, il m’a apostrophé un
jour en me disant : “Vous ressemblez au psychanalyste que je cherche pour mon prochain film.” N’ayant jamais joué, je ne pouvais être qu’un mauvais comédien, mais cela m’amusait, d’autant plus
que cela ne devait durer qu’une journée de tournage... J’ai appris mes répliques, bafouillé un peu, j’ai rejoué sept ou huit fois la scène. Jacques Nolot me laissait faire, me donnait des
conseils, notamment pour placer ma voix, ou jouer avec un rideau en regardant une fenêtre. »
De l’aveu même du réalisateur, Avant que j’oublie est un film à clefs. Il n’est pas difficile de reconnaître Téchiné dans l’ami que visite Pierre et qui lui dit que ce qu’il peut arriver
de mieux à leur âge c’est l’argent. Je ne suis pas sûr que Téchiné sera enchanté de ces scènes qui devraient bien faire rire le microcosme parisien du cinéma (l’acteur qui interprète le cinéaste
est physiquement très proche de son modèle... en moins moche ; il faut dire que le directeur de casting du film est Jacques Grant qui remplit habituellement cette fonction chez... Téchiné).
Le film s’ouvre et se clôt par deux séquences que l’on peut qualifier de conceptuelles. Il commence dans un silence total. Sur l’écran blanc, un point noir lentement grossit jusqu’à dévorer le
blanc de la toile pour permettre au titre, dans une obsolète typo machine à écrire, de s’inscrire en blanc sur noir.
Je voudrais rebondir sur deux mots : obsolète et machine à écrire. Très significative est la représentation de Nolot écrivain par Nolot cinéaste sur les rapports que Nolot entretient avec
l’activité d’écriture et la modernité. Pierre est un écrivain. On le voit à l’œuvre, écrire difficilement à la main, pas d’ordinateur dans son appartement dont la géographie semble fluctuante, ni
même de machine à écrire. Le projet littéraire de Pierre n’est jamais exposé mais il faut dire que les ellipses, comme on le voit, très stimulantes pour le spectateur, sont fréquentes dans
Avant que j’oublie. On observe plus l’écrivain dans les interstices de son labeur, arpentant son logis, somnolant sur son divan fatigué, fumant compulsivement les cigarettes blondes qui
ne le quittent jamais.
La dernière scène est bluffante d’audace et d’intelligence. Elle renforce le côté conceptuel que possède aussi le film avec ses répétitions jumelles... Pierre se rend dans un cinéma porno de
Pigalle, travesti en vamp brune, une Mangano décatie, comme l’écrit dans sa belle critique des Inrockuptibles, Jean-Marc Lalanne, pour racoler un garçon qui voudrait bien éponger sa
solitude. Après un long regard caméra, l’improbable silhouette vacillante, fumant peut-être sa dernière cigarette, s’enfonce dans le noir au son d’une musique sépulcrale, la seule de tout le
film. C’est Lazare retournant au tombeau et c’est aussi Nolot s’engloutissant dans le cinéma porno de La Chatte à deux têtes et quittant son troisième film pour revenir dans son
deuxième...
Jacques Nolot réussit le tour de force de rendre jubilatoire son portrait en vieux pédé pas pépère. Son Pierre n’est jamais pitoyable, même dans les situations les plus scabreuses. Il est
toujours sauvé par le regard plein d’humour et de tendresse sans complaisance qu’il pose sur les autres et surtout sur lui-même et aussi par son intelligence qui est bien sûr celle du cinéaste.
Il nous entraîne dans son monde si singulier, en le rendant évident, comme le seul possible. Avant que j’oublie est aussi un film pétant de santé sur le sida. On a rarement vu au cinéma
un personnage aussi riche et sympathique que ce Pierre atrabilaire.
L’avis de Stéphane Mas (Peauneuve.net) :
Jacques Nolot est cinéaste, sexagénaire et homosexuel. Trois attributs promenés au long d’un
film passant l’âge et le désir à la moulinette d’un fauteuil de coiffeur. Récit d’un écrivain en manque d’inspiration malgré son appétit vorace de succion, Avant que j’oublie dresse
l’inventaire d’un homme qui tombe. Hanté par le deuil et la perte, Nolot brûle la vie par la chair. S’il faut être damné, que la chute soit au moins belle. Elle s’avère bouleversante.
Un corps s’agite sous les draps dans une pièce sombre. Un cri de vomissement pour sortir, faire le corps se lever, avancer plus avant dans la nuit. Nolot filme l’isolement d’une maladie, d’une
solitude, d’un espace vide où il reste seul. À l’écran comme au cinéma français, Nolot se bat, se démène pour exister. L’homme convulsé de spasmes, prend un café chez lui, nu dans la nuit. Une
ouverture pour mettre en bouche le film, mais aussi le corps, puisque c’est cela dont il s’agit. Avant de mettre le verbe, Nolot reprend Bacon et montre la chair comme matière.
L’inversion par la chair
Cinéaste de l’inversion, Nolot retourne le classicisme dans sa forme. Lang puis Hitchcock nous
avaient appris à ne dévoiler qu’à mesure. La misogynie du second lui faisait préférer les blondes à l’éther un peu fêlé. Nolot prend son (contre)pied avec des mâles très bruns. Ainsi, plutôt que
de partir du tout habillé, extérieur chic et social pour ouvrir sur l’intime et révéler le secret derrière la porte, Nolot ouvre celle-ci en grand pour mettre son corps à nu. Corps meurtri, abîmé
par le temps, qu’il va lentement couvrir, habiller de mots, de vêtements et d’amour, grâce au souvenir de ceux qui sont déjà partis.
Partir revient ici à rencontrer la mort. Avant que j’oublie porte d’ailleurs dans son titre la menace à venir. La mort est partout. Dans les mots, les corps, les objets la rappelant sans
cesse à l’intérieur du cadre – médicaments, lettres ramenées d’outre-tombe, cigarettes alignées sur le bureau comme des baïonnettes prêtes à percer les poumons du condamné. Mais à quoi au
juste ? À la vie, à la mort, jusqu’au bout sans répit, Nolot lutte et s’avance, à l’instar de Pierre, son alter ego de fiction.
Le sexe, c’est la santé. Petite valse entre gentils messieurs
Si la mort talonne, autant la gifler par la vie. Le sexe fait donc son entrée. D’abord brut et
sans fard, décliné en quatre pattes et jappements canins, il devient galant lorsque ces messieurs cravatés évoquent leurs anciennes étreintes. Médecins, avocats, gens de bien n’hésitant pas à
mettre genoux à terre pour s’adonner au plaisir, avant de rejoindre madame pour la pause déjeuner. Un sexe petit bourgeois du grand Paris se promenant en chaussette sur des parquets trop bien
cirés.
Maître de cérémonie, Nolot organise en valse les entrées et sorties de ces tendres pantins du même sexe. Lorsque la bouche ne reçoit pas d’offrandes, elle compte, jauge et compare les tarifs de
ses fournisseurs en gâteries. Le temps joue alors l’impitoyable loi des cycles. Les gigolos d’antan deviennent clients d’aujourd’hui, entretenant à la fois le désir des corps jeunes et la plainte
mélancolique du temps qui dévore.
Légère et onctueuse, la sauce tournera vite au noir
Ce glissement du temps agit également sur la forme du film. Coins de chambres et de couloirs,
velux pris sur la tôle, vitres ouvertes des restaurants, l’espace est mis en scène à l’image du bonhomme. De même, la lumière varie suivant où il se trouve et avec qui il parle. Blanche et
transparente au social, sombre et noire à l’intime. Enfin la parole, tantôt volubile et joyeuse, disparaît en silence à l’ouverture et au final.
Disons-le simplement, Nolot est cinéaste, et du côté des grands. Jouant la farce tendre avec l’élégance du raffinement, il se montre tour à tour claustrophobe, apprenti cambrioleur, assidu en
psychanalyse et causeur patenté. Pourtant, derrière le dandy frivole, l’homme reste nu, solitaire comme un vers. Une solitude en forme d’attente, de quête d’amour et d’inspiration, le tout mis
sous berne d’une ordinaire topographie urbaine.
L’inventaire par la perte, ou la mélancolie libidianale
Qu’y a-t-il de plus triste qu’un sexodrome près d’un Mac Do ? Clown désœuvré au paradoxe
d’une mélancolie libidianale, Nolot revient sur la perte dans une économie de récit, d’espaces et de moyens parfaitement maîtrisée. Peut-être est-ce d’ailleurs la raison pour laquelle l’argent,
après la perte et le sexe, envahit l’écran de manière obsessionnelle.
La mort de l’ancien amant, sa fortune séquestrée par ses ayant-droits, concentrent une symbolique anale autour de ce qui reste. En l’occurrence les francs, anciens, nouveaux, euros présents,
passés ou à venir. Ceux de l’héritage qu’il aurait du toucher, et dont Pierre ne verra rien, où alors dans une salle d’enchères, comme n’importe quel badaud.
Ne reste alors qu’à accepter ce qui de cet être cher, il est en train de perdre. Accepter the perte, celle du corps, du temps, de l’amour, et puis la vie, au hasard Balthazar, plaçant le
soleil noir au centre du film comme l’est la maladie au centre du corps. S’il ne reste qu’une chose, ce sera donc le cinéma, quelques morceaux de pellicules pour une danse d’étoiles
mortes.
Urgence de la nécessité pour cinéma vrai
Dans son titre déjà, Avant que j’oublie supposait l’inventaire. De ce qu’il reste à
dire et à faire, au cinéma comme à la vie, avant d’être emporté. Inventaire d’amour passé, de ce qui lui survit, des fantasmes auxquels il reste à se confronter. Jusqu’à parvenir à ce point
ultime où rien ne semble impossible puisque la mort approche.
Avant que j’oublie est habité par l’urgence de la nécessité. D’où cet impact, cette force intense d’une fiction au-delà de
l’ego, débordée par la vie du cinéaste sur laquelle elle repose. La séquence du journal de vingt heures illustre ainsi à merveille cette hypertrophie du réel avec laquelle Nolot joue en
glissement tout au long du film.
La solitude de l’abandon, au delà de l’ego
Au spectacle rassurant d’une vieille folle sortie de sa cage succède l’image plus dure d’un
homme seul. Un plateau repas, des médicaments, une lucarne. Face à lui, le journal de vingt heures déverse l’horreur devenue invisible à force d’être montrée. La maladie à combattre, cette même
maladie qui provoquait le vomissement en ouverture du film, n’est plus seulement celle du corps. Elle devient celle du monde.
Nolot dégage ainsi son cinéma de la niche homosexuelle tout en ne cessant jamais de revendiquer son identité, ici de manière bouleversante. Est-ce à l’extrême de l’artifice qu’on trouve sa
vérité ? Partisan d’une vie qu’il faut passer en laisse et mordre jusqu’au bout, Nolot finira par se figer en femme, adossé à l’entrée d’un peep show. Une pose d’actrice de film noir, la
cigarettes aux lèvres pour un œil en liquide, les doigts peints, la moustache rasée. Un drag en requiem d’amour pour une fin sublime à la douceur lugubre, apogée grave et sereine d’un condamné
s’avançant vers le noir. Sublime, vous dit-on. Il suffit d’aller voir.
Pour plus d’informations :
Fiche technique :
Avec Vittoria Scognamiglio, Jacques Nolot, Sébastien Viala, Olivier Torres, Lionel Goldstein, Frédéric Longbois, Fouad Zeraoui et Jean-Louis Coquery. Réalisé par Jacques Nolot. Scénario : Jacques Nolot. Directeur de la photographie : Germain Desmoulins. Montage : Sophie Reine. Compositeur : Nino.
Durée : 82 mn. Disponible en VF.
Résumé :
Un cinéma porno est le cadre d'une histoire d'amour entre une caissière, un homme de cinquante ans et un projectionniste nettement plus jeune.
La caissière abuse de la naïveté du projectionniste pour draguer l'homme de cinquante ans, tandis que ce dernier se sert de la complicité de la caissière pour séduire le jeune garçon.
L'avis de Jean Yves :
Voilà un film aussi étrange et surprenant que son titre le laisse supposer. Plantant sa caméra dans un cinéma pornographique, Jacques Nolot en filme la faune et s'essaie à capter les émotions et les sentiments des hommes qui y défilent. Construit autour de perpétuels allers-retours entre une salle qui se remplit progressivement et dans laquelle la frustration le dispute au voyeurisme, et une caisse qui voit discuter la volubile ouvreuse avec ses quelques clients sympathiques, le film de Jacques Nolot interroge une humanité différente, secrète, voilée qui d'ordinaire provoque plutôt un détournement des regards.
Dans cette salle surchauffée aux sièges usés et aux spectateurs de tous âges, certains viennent exercer un
voyeurisme presque banal tandis que d'autres profitent de l'atmosphère de la petite salle pour vendre leur corps et profiter de la frustration de certains spectateurs. Les langues se délient et
les pantalons s'ouvrent, on parle cru et on montre sans fard. La salle, qui n'accueille plus de couples depuis des années comme le regrette un habitué, devient un marché interlope qui voit se
mêler travestis et homosexuels se prostituant sur un coin de siège ou contre un mur pour un peu d'argent. Une seule constante à tout cela : la misère sexuelle qu'exprime aussi bien les actes des
spectateurs que le discours de la seule femme du film, une ouvreuse désabusée et de ses rares amis.
Mais si le film en montre beaucoup, il offre également matière à réflexion surtout à travers le personnage interprété par Jacques Nolot, vieil homosexuel quelque peu désabusé de voir l'amour réduit à si peu par l'argent et le SIDA. Beaucoup de corps pour illustrer la froideur des cœurs de personnages troubles mais pas forcément troublés. Fermer la porte est facile, Jacques Nolot propose de jeter un regard différent sur un monde trop mal perçu parce que trop mal compris, à chacun d'en garder ce qu'il voudra.
Un regret : si Jacques Nolot ouvre subtilement son film, il préfère un peu trop souvent la crudité à l'ellipse, ce qui à la longue finit par lasser. Un film étrange à regarder comme il est : unique, à part et sans doute dérangeant pour certains mais en même temps révélateur d'un réel malaise social.
L’avis de Virginie Dumez :
Après avoir passé de nombreuses années à écrire de très beaux scénarios pour André Téchiné, l’écrivain et
acteur Jacques Nolot est passé derrière la caméra pour raconter son histoire dans L’arrière-pays (1998), œuvre autobiographique âpre où l’auteur règle ses comptes avec sa famille et sa
province natale. Continuant sur sa lancée, il nous revient avec un film beaucoup plus abrupt et cru sur la vie d’une salle de cinéma pornographique parisienne. Opposant le monde de la caissière –
à l’extérieur – et la salle située en contrebas, le cinéaste s’attarde sur quelques personnages abîmés par la vie tandis que d’autres se perdent dans des relations sexuelles sans issue. La force
de Nolot est de ne jamais s’appesantir sur le caractère sordide de la situation et de regarder tous ses protagonistes avec un regard bienveillant. Loin de juger qui que ce soit, sa caméra ne fait
qu’enregistrer des instantanés d’une vie sexuelle exposée aux yeux de tous. Car la salle de cinéma est ici conçue comme lieu de désir, de plaisir et d’abandon. Expérience intime et collective à
la fois, elle permet à chacun de se révéler à lui-même, au risque de se découvrir des pulsions homosexuelles jusqu’alors refoulées. Malgré la présence de nombreux hommes, un terrible sentiment de
solitude émane de ce lieu et de ces personnages anonymes qui viennent tromper leur mal de vivre durant une heure ou deux.
Sans fausse pudeur, Nolot filme le sexe frontalement et multiplie les séquences de fellations, de sodomies collectives et d’éjaculations à caractère homosexuel. Autant dire que le spectacle est à réserver à un public averti et quelque peu ouvert d’esprit, disons gay friendly. La force du métrage vient finalement du constat peu reluisant qui est fait de ces amours charnelles et clandestines rejetées par la bonne société. L’intrusion des policiers dans le cinéma nous rappelle d’ailleurs que la répression de toutes les pratiques considérées comme déviantes est toujours d’actualité. La Chatte à 2 têtes risque donc de choquer plus d’un spectateur, ce qui est toujours bon signe, surtout en ces temps de politiquement correct généralisé.
L'avis de Anthony Sitruk :
Les allées et venues des spectateurs d’un cinéma pornographique, navigant entre la salle, les toilettes et le hall d’entrée dans lequel la caissière donne à qui veut l’entendre ses conseils sur la vie.
SANS QUEUE NI TÊTE
Il y a dans le film du comédien Jacques Nolot (Les Roseaux sauvages) un côté exaspérant mal compensé par l’évidente sincérité du projet. Ayant lui-même fréquenté les cinémas pornographiques, il y a quelques années, le cinéaste ne peut être taxé de menteur, mais il devient malgré tout rapidement évident qu’il porte sur ses personnages un regard peu compréhensif, les peignant comme autant de détraqués. Bien entendu, ces personnages ne sont pas systématiquement mauvais ou pitoyables, certains s’en sortent plutôt bien aux yeux de Nolot, mais il semble peut-être un peu trop facile de porter un regard et un jugement aussi dur sur des personnages plus ou moins réalistes sans leur laisser le moindre droit de réponse. Tous ne sont que des images, des stéréotypes dans la bouche desquels Nolot ne met que des dialogues maladroits soulignant leur mal-être. Le film, devant cette galerie de personnages, devient un peu trop facilement complaisant, maladroit, et donc répugnant. Non pas par ce qu’il montre, mais par la manière dont il juge ce qu’il voit : des hommes se déculpabilisant de leur homosexualité en allant voir un film présentant des scènes sexuelles hétéros.
Pourtant, il y a dans le film quelques instants de toute beauté, notamment lors de ses nombreux travellings latéraux filmant en un seul plan les orgies organisées aléatoirement dans la salle. Une douceur, un flottement dans la caméra, qui ne trouve que rarement d’écho dans les divers dialogues du film. Sauf peut-être dans les anecdotes biographiques de cette femme, la caissière, très bien jouée par la touchante Vittoria Scognamiglio. Racontant sa vie à qui veut l’entendre, elle constitue la seule marque d’espoir de ce film malheureusement pas assez attachant.
Pour plus d’informations :
02.
VENT D'OUEST ET LE DIEU AILÉ
Frédéric Nérinckx
Frédéric Nérinckx est né en plein folie hippie de parents qui ne l’étaient pas. Son plus gros fantasme ? S’offrir une vieille deux chevaux fleurie et asthmatique de préférence. Son métier ? Houla, c’est un vaste sujet ! Pour faire court, disons qu’après avoir disséqué des carottes sans défense, persécuté de pauvres contribuables et découvert qu’il détestait les chiffres, il a fait de sa grande passion un travail. Dessiner. Avec l’écriture, c’est son plus grand trip. Le voilà donc infographiste textile. En 2007, son cœur a battu très très fort quand il a remporté le concours de nouvelles organisé à l’occasion de la journée internationale contre l’homophobie. Voir sa nouvelle publiée dans Têtu, c’est quand même un grand bonheur. Pour le reste… il paraît également que les nuits de pleine lune, il danse avec les faunes, allume des bougies sur le sol et jette des plantes dans son chaudron. Ses amis ne s’en étonnent plus guère. Son grand non plus. Dans sa rubrique, néanmoins, il ne vous livrera pas de recettes de charmes amoureux. Quoique, si vous lui demandez gentiment, il le fera peut-être. Il vous proposera plutôt de rencontrer régulièrement d’anciennes divinités gay-friendly. Oui, ça existe ! Tous les dieux ne sont pas homophobes. Gardiens des arbres, passeurs des morts, chamanes indiens et autres folles sacrées, vous les croiserez souvent dans les émanations fleuries de son chaudron sorcier. Alors, prêts à enfourcher…votre balai ? Partons ensemble sur la terre de nos ancêtres. Et pas n’importe lesquels. Ceux de l’arc-en-ciel, bien sûr.
Dans la mythologie des indiens d’Amérique, certaines unions ont de quoi étonner. Les dieux rouges sont beaucoup moins machos qu’on pourrait le croire. Ainsi, quand le vent s’unit au tonnerre, le drapeau arc-en-ciel se met, lui, à crépiter.
On se souvient du billet précédent qu’ANUKITE était l’épouse du vent, TATE. Et qu’ils avaient quatre fils. Le plus âgé d’entre eux se nommait YATA et régnait sur le nord. OKAGA, lui, soufflait sur le sud, YANPA sur l’est et EYA sur l’ouest.
Un jour que les quatre frères marchaient dans la montagne, ils entendirent un fracas effrayant. Ils en cherchèrent la provenance et découvrirent une hutte dressée tout près d’un nid, à l’ombre d’un cèdre. À l’intérieur, un œuf énorme vibrait, comme si quelque chose ou peut-être quelqu’un cognait de l’intérieur. Le bruit assourdissant se mêlait à celui que causait une autre créature cachée, elle, dans la hutte. Les quatre frères ne voyaient donc aucun des deux fauteurs de trouble. Ni celui de l’œuf, ni celui de la hutte. OKAGA s’approcha. Une voix grave et tremblante le menaça aussitôt :
— Qui ose s’approcher de la hutte du dieu ailé ?
OKAGA se présenta. Le personnage, toujours invisible, lui ordonna alors de poursuivre leur chemin. Les quatre frères s’éloignèrent donc, non sans passer devant la hutte. EYA, le vent d’ouest, ne put, lui, s’empêcher de s’arrêter. C’était le plus coiffeur des quatre. Impossible pour lui de ne pas chercher à savoir. Ce pouvait être une source de potin au salon. La voix gronda une fois encore :
— Que veux-tu ?
— Qui, moi ? Eh bien, c’est queeeeuuuuu, vous voyeeeeez, j’aimerais teeeeellement savoir qui vit dans cette hutte.
Une hirondelle s’échappa alors de la tente :
— C’est la maison du dieu ailé.
— Pourrais-je le voir ? hasarda vent d’ouest, battant des cils.
— Si tu le vois, tu seras obligé de devenir un « heyoka ». Mais si tu vois l’oiseau-tonnerre, tu n’y seras pas obligé. Que choisis-tu ?
EYA était gourmand. Pourquoi ne se rincer les yeux que sur un seul personnage ? Le dieu ailé ou l’oiseau-tonnerre ? Les deux doivent être sexy, non ?
— Les deux, dit-il en chevrotant, je veux voir les deux.
C’est alors que sortit la terrible créature, l’oiseau-tonnerre, celui dont les yeux crachent des éclairs et dont la voix est plus puissante que le tonnerre. Une créature terrible, au bec hersé de quatre rangées de dents, portant huit serres d’aigle terrifiantes et même quatre ailes claquant au vent. Même dans les bars les plus SM de la région, on ne voit pas de pareil uniforme.
L’oiseau ouvrit le bec :
— Puisque tu n’as pas fui en me voyant, tu deviendras le compagnon du dieu ailé, cracha la créature. Ensemble, vous irez par les cieux et vous nettoierez le monde de ses maux et de ses déchets.
— Charmant, minauda le jeune EYA en se rongeant l’index. Mais puis-je au moins avoir le privilège de voir cet ange du ciel ? Celui que vous nommez le dieu ailé.
L’oiseau grinça :
— Le dieu ailé, c’est moi. L’oiseau-tonnerre et lui ne sont qu’une seule et même personne. Et je suis cette personne. Je suis le dieu ailé ET l’oiseau-tonnerre.***
L’histoire ne dit cependant pas quel sex-appeal EYA trouva à l’horrible créature. On peut imaginer qu’il dut sentir le chaud frisson qu’éprouve un jeune techno quand il se fait draguer par un homme tout en cuir et hérissé de clous. Pourquoi pas ? On sait par contre que l’hirondelle, qui gardait la hutte de l’oiseau, clôtura la conversation en ces termes :
— En outre, tu auras la préséance sur les trois autres directions du vent à chaque cérémonie des hommes, acheva l’hirondelle.
En voilà un de privilège, bombardant du même coup EYA au plus haut sommet de la hiérarchie divine.
EYA rejoignit ses frères d’un pas vif. Puis, il leur demanda de choisir un oiseau qui leur servirait d’allié. Le vent du nord choisit la pie, le vent du sud une alouette, le vent d’est prit une corneille et vent d’ouest, bien sûr, choisit une hirondelle.
Depuis lors, les hirondelles tournoient haut dans le ciel, où elles escortent le dieu ailé, que l’on nomme Wakinyan, ainsi que son éternel compagnon « vent d’ouest. » et on les voit tourner quand le couple sacré se présente quelque part.
La turbulence des clowns sacrés
WAKINYAN, le dieu ailé, n’est donc en fait autre que l’oiseau-tonnerre. Son importance spirituelle est fondamentale chez les sioux. En effet, il vole toujours à contre-sens, dans le sens opposé à celui des aiguilles d’une montre. De sorte que ceux qui rêvent de lui deviennent des heyoka. Des hommes inversés, qui font tout à l’envers des autres. Ils se promènent nus en hiver et se couvrent en été. Ils se plaignent de la faim quand tout est en abondance et prétendent être parfaitement repus en période de disette. On les nomme quelque fois clowns sacrés car il est vrai que leur comportement fait rire. Mais ils font également réfléchir. Ils prennent le contre-pied systématique de tout. De cette façon, ils ouvrent le monde des idées, ils l’élargissent, ils rendent la nouveauté possible. Ils permettent de relativiser les événements et l’importance des situations. Ils posent la question du tabou et du bien-fondé des règles, ils font éclater les frontières du monde connu. Chaque chose que nous faisons a une fonction. Les heyoka nous invitent à réfléchir à cette fonction, à ce qui est logique et à ce qui ne l’est pas, à ce qui doit et ne doit pas être fait, ils nous posent simplement la question du « pourquoi », et de la légitimité des choses. Le heyoka est ce fou du roi qui peut tout se permettre. Le plus souvent, il se maquille d’un éclair blanc qui n’est pas sans rappeler le tonnerre qui sort de la bouche de wankinyan.
On ne peut pas s’empêcher d’établir également un rapport avec la sexualité. Mais faire autrement que les autres à ce niveau ne se limite pas à l’homosexualité, bien sûr. Cela inclut bien d’autres formes de sexualité, en ce compris l’abstinence.
Revenons-en à présent au couple que ‘vent d’ouest’ forme avec son compagnon le dieu ailé. Est-ce un couple homosexuel ? Voire ! Dans ce domaine, les relations et les genres sont plus complexes qu’il n’y paraît.
Il est vrai que « vent d’ouest » est un des fils du vent et d’ANUKITE. Cela n’empêche pas qu’on puisse lui attribuer un genre plus féminin. Vent d’Ouest est en effet le deuxième enfant d’ANUKITE. Or, le deuxième enfant d’une famille sioux a un prénom très peu différencié qu’il soit fille ou garçon. Ce sera Hapan dans un cas, Hepan dans l’autre. Deux mots semblables pour ne pas dire quasiment identiques. À titre de comparaison, le premier enfant d’une famille sera prénommé Caske s’il s’agit d’un garçon et Winuna s’il s’agit d’une fille. La sexualisation du nom est donc plus marquée pour le premier enfant de la famille que pour le deuxième. Le troisième enfant d’une famille est par contre nommé Hepi quand c’est un garçon et Hepistinna quand c’est une fille. Nous avons là une autre définition des genres. Le nom de la fille étant une extension de celui du garçon. Hepi dérive lui-même de Hepan qui est le nom donné à un deuxième fils.
Dans la filiation du dieu du vent, le vent du nord est le premier. Il possède une dominante masculine marquée. Cela se traduit par des actes d’une exceptionnelle violence. Le vent du nord est froid et destructeur. Vent d’ouest, en tant que deuxième enfant, appartient à un degré de filiation où la sexualisation est peu marquée. William K Powers affirme que Vent d’ouest est à dominante féminine, ce qui se traduit par le fait qu’il soit compagnon (compagne) du dieu ailé. Pourtant, on pourrait facilement objecter que son degré de filiation ne plaide ni pour un sexe ni pour l’autre. Le couple peut donc parfaitement être homosexuel.
Par ailleurs, la masculinité du dieu ailé se marque dans sa violence. Il règne en effet sur la foudre, les éclairs, le tonnerre, tous attributs de force et de virilité. Pourtant, le dieu ailé abrite un œuf près de sa hutte. Son œuf ! Qui donnera d’autres oiseaux-tonnerre. On pourrait donc y voir une expression de sa féminité. Certes ! Mais ce ne sont pas toujours les femelles qui couvent les œufs… On le voit, le couple que forme « vent d’ouest » et « oiseau-tonnerre » est ambigu, hétéro et homo à la fois.
Le mythe dote en outre le couple d’une fonction bien précise : nettoyer le monde de ses déchets et de ses maux. Le dieu ailé est porté par le vent d’ouest. Ils accomplissent ensemble une mission purificatrice. Voilà qui rejoint le fait que les heyoka sont quant-à-eux souvent des guérisseurs. Mais cette mission de purification, de nettoyage, va bien plus loin encore car le clown sacré se comporte à l’envers et pose la question du bien fondé des règles. Il est celui qui questionne toutes les légitimités. Il permet donc aux anciennes traditions devenues inutiles, aux habitudes sclérosantes et aux règles désuètes d’être transformées. Dans le fracas du vent, des flammes et de la pluie, l’orage transforme. L’œuvre du couple mythique est une transformation, une métamorphose.
Il est tentant de poser la question : les homosexuels n’opèrent-ils pas la même action ? Leur amour questionne également la notion de famille et de normalité après tout. Et, au-delà, ils posent l’interrogation de ce qui fonde le couple. Est-ce la seule procréation ? Les homos ne sont-ils pas des heyoka à leur manière ? Ne dit-on pas par ailleurs qu’ils sont les précurseurs des modes et de la nouveauté, donc des transformateurs ?
Un dernier point que l’on peut soulever est celui de l’invisibilité. Si le vent, lui, peut bien être senti, ou entendu, on ne peut en fait voir que ses manifestations. Le vent est invisible. De même en est-il de l’oiseau-tonnerre qui ne tient pas à être vu. Le couple se cache. Et quand il se présente quelque part, c’est un vol d’hirondelles qui l’annonce. L’hirondelle est, on ignore pourquoi, un symbole récurrent chez les travestis ou les drag queens, bref, le peuple du visible. Car on peut dire ce que l’on veut, le monde des travestis rend visible ce qui ne l’est pas. Ils sont les premiers militants de la visibilité des gays.
S’il est justement une chose que le couple mythique déteste, c’est le mensonge. L’oiseau-tonnerre foudroie celui qui ne dit pas la vérité. Une punition qui effraierait la plus virile des honteuses du Marais. Être sodomisé, oui, mais foudroyé, quand même… L’union de vent d’ouest et de l’oiseau tonnerre tient à un événement bien précis et qu’il est bon de souligner. Vent d’ouest a accepté de voir le dieu tel qu’il était. Sans le fuir, sans avoir envie de le détruire. Il l’a vu. Et il n’en a éprouvé aucune peur. Je ne peux m’empêcher de songer à tous ceux qu’une homophobie intériorisée afflige. Et que la haine submerge quand ils voient celui qui s’affiche. Formidable question que celle de la visibilité. La vérité est une chose, la mettre en forme en est une autre. Que penser de ces couples d’hommes qui se promènent en rue sans se tenir la main mais qui ne mentent jamais quand on leur pose la question sacrée : « En êtes-vous ? » ? Vent d’Ouest et le dieu ailé ne se montrent d’ailleurs pas. Mais ils ne mentent pas non plus. La nuance est là. Elle est au cœur de la problématique du coming-out.
En conclusion, on peut se poser la question : « Et si les gays posaient simplement la question de ce qui fonde la légitimité d’une relation ? Procréation ou autre chose ? »
À lire : La Religion des sioux oglala, de William K. Powers aux Éditions du Rocher.
Lire le précédent billet
À suivre le mois prochain :
Sa mythique incarnation d’un gentil travesti de la Transylvanie Transsexuelle valut à Tim Curry d’être considéré comme le plus gay des acteurs straights. Elle suscita en sus l’insistante assertion (si, si) qu’il était hétéro comme un phoque macédonien. Plusieurs tentatives de outing n’ont pas eu plus d’écho qu’un pet de mouche dans une viole de gambe, car, de son propre aveu, le flamboyant interprète de Frank N. Furter est avant tout célibataire. Il n’empêche que l’incurable Curry prend un malin panard à enfiler les rôles « orientés ». Du Diable bodybuildé de Legend (Ridley Scott, 1985) au clown dévoreur de garçonnets de Ça (Tommy Lee Wallace, 1990), en passant par le prof d’élocution efféminé de Oscar (John Landis, 1991), et la famille de tarés de Tales from the crypt (il joue le père, la mère, et la fille, dans l’inénarrable épisode « Mort d’un pigeon voyageur », 1993), il ne rate jamais une occase de queerifier chacun de ses personnages. En tant que chanteur, il enregistra trois albums, Read my lips (1978), Fearless (1979), et Simplicity (1981), qui ne dénoteraient pas dans cette rubrique, et sont aujourd’hui introuvables.
Pour en savoir plus :
Site non officiel de Tim CURRY
Site dédié au Rocky Horror Picture Show
Le 26 juin, alors que je prenais le métro à Gare de Lyon, je lis sur une affiche partiellement déchirée la phrase suivante : « Michael Jackson is deaf ». Ah bon, me dis-je, il est devenu sourd. J’ignorais que les rhinoplasties à répétition pouvaient entraîner une perte de l’ouïe. Le célibat, c’est sûr, mais la chirurgie inesthétique, voilà qui était nouveau. Et puis quelques heures plus tard, j’appris qu’il n’était point question de surdité mais de trépas. Derechef j’achetai un journal, Le Figaro car il annonçait par ailleurs que la grippe cochonne terrassera la moitié de la population française à l’automne, et découvris avec tristesse que Farah Fawcett était morte. Ce n’était certes pas une surprise, sa fin ayant été annoncée depuis des semaines.
Aussitôt, il me vint à l’esprit une relation de cause à effet. Partant d’icelle, je vais lancer une rumeur sur un drôle de drame : Michael Jackson est mort de chagrin en apprenant la mort de Farah Fawcett. Ou plutôt, son chagrin était tel qu’il fallut, pour le calmer, augmenter sa dose quotidienne de paracétamol, de Démérol et autres Pataplouf ou placebos qui achevèrent d’envoyer ad patres cette momie vivante.
À vrai dire, l’icône androgyne et transraciale est morte au bon moment. Ni trop jeune, ni trop vieux, à la veille d’un monstrueux come-back, il s’éclipse bruyamment. Je ne fais pas partie des chanceux qui ont acheté un billet pour ses concerts londoniens, ou même deux, sans quoi je les aurais conservés. Ils valent très cher ! Revendus sur eBay ou dans des enchères classiques d’ici quelques années ou décennies, c’est un investissement très sûr qui devrait rapporter sur le long terme.
Autre rumeur, qui me vient d’un ami retrouvé après neuf années de perdition : c’est LaToya Jackson qui est morte le 25 juin ! Michael, lui, serait déjà décédé depuis des années, dans un accident d’hélicoptère avec LaToya qui aurait pris sa place. Vous verrez que très bientôt, on va finir par le repérer avec son ex-beau-père Elvis Presley, en pleine réunion de famille…
Mais celui qui m’inquiète, c’est Christopher J., son sosie officiel, tant physique que vocal, qui le remplaçait déjà sur scène et dont j’ai déjà parlé à mots couverts dans L’histoire de la fille qui était LGBT. Que va-t-il devenir ? Je pense aussi à Flora, qui me disait avoir passé une semaine à Neverland avec eux (du temps du mariage avec Lisa Marie), Flora qui, surprise par des paparazzis à Paris avec Chris, fut confondue avec l’infirmière, future Mme Jackson numéro 2, lançant ainsi involontairement une vraie rumeur qui se solda par le divorce puis le remariage que l’on sait. Elle doit être effondrée… Ou il doit être effondré, car Flora, rappelez-vous, songeait à changer de sexe…
Voilà les vraies questions qu’aucun journaliste n’ose poser ! Que va devenir Christopher ? Qu’est devenue Flora ? Tous deux font partie de la mémoire des nuits de Neverland, le pays d’où l’on ne revient jamais complètement… sain d’esprit. Quelqu’un a-t-il aussi envisagé que cette mort pouvait très bien n’être qu’un énième coup publicitaire avant une nouvelle série de concerts ? Physiquement, Jackson pouvait très bien ne plus être en mesure d’assumer cette nouvelle tournée, censée le renflouer. Mettre en scène sa propre mort et filer à l’anglaise pour éviter de se produire à Londres, c’est tout bénef ! Regardez comme la vente des CD a explosé ces derniers jours sur Internet ! La légende est encore plus vivante quand elle est morte, et le cash coule à flots… comme les larmes de Madonna. Cinquantenaire, elle aussi, craint-elle d’être la prochaine sur la liste ? Sa science de la kabbale pourrait le lui révéler, en attendant qu’elle offre à son public et au monde entier une sortie aussi spectaculaire et réussie que celle du défunt « roi de la pop ».
Zanzi, le 2 juillet 2009
Résumé :
Gabryel, Ched et Enrique sont amis. Bien qu’ayant vécu chacun des histoires d’amour douloureuses, ils continuent de croire, parfois naïvement, qu’il existe encore, quelque part, un homme parfait ! C’est au moment où ils s’y attendront le moins qu’ils feront « la rencontre de leur vie », et sortiront de leur black out sentimental... Mais à quel prix ?
Des situations dramatiques, hardies et cocasses sont le lot quotidien de ces trois cœurs en quête de l’amour avec un grand "A" ! À bien y regarder, cette histoire pourrait être la vôtre... Qui sait ?
L’avis de Daniel C. Hall :
Surtout, n’achetez pas Black Out ! Si vous êtes de ces pédés (ou pas) pisse-vinaigre qui pensent que nous devrions comme avant 1969 manifester, défiler ou jouer dans des films en costard cravate passe-partout ou pour nos sœurs gouines en tailleur long et discret ; si vous êtes de ces pédés (ou pas) coincés du bulbe qui exècrent le délire, le cocktail champagne, paillettes et plumes, la démesure, la follitude et crachent sur tout ce qui transgresse les règles de la « normalité » ; si vous êtes de ces pédés (ou pas) bouche en cul de poule pour qui les petits films indépendants (ou amateurs) ou les grosses productions populaires ne devraient pas exister et sont une honte, et qui jurent avec mépris qu’il n’y a pas eu un seul grand et vrai film depuis Le Cuirassé Potemkine, alors oui passez votre chemin ! Vous risquez de mourir d’une attaque en moins de sept minutes en visionnant Black Out.
Pour les autres, comme moi, c’est avant tout un devoir sacré et une preuve de curiosité et d’ouverture d’esprit que de soutenir le seul éditeur DVD gay français à avoir des couilles comme des pastèques pour nous proposer, mois après mois, des productions essentielles à l’espace cinématographique gay, ces « petits films fauchés » (expression méprisante dans la bouche des coincés du cul) sur lesquels s’enrichit notre pauvre petite production nationale, grandissent des talents et émergent des projets déjantés ou atypiques, j’ai nommé Rémi Lange. Ensuite, c’est un plaisir que de voir un réalisateur et ses acteurs non professionnels s’éclater dans un « film fait à la maison » où ils s’investissent totalement. Quand tant de réalisateurs arrivés et d’acteurs reconnus ont l’air de se faire chier grave et d’aller au turbin comme un manœuvre sur un chantier ! Rudee, Claude, Grégoire et les autres garçons de la bande font preuve d’une grande générosité et de beaucoup de courage et de dévotion tout au long de ce long métrage qui hésite entre comédie sentimentale bitchy et soap-opera sous acide. Tout y est : bons sentiments, trahisons, coups de théâtre, dialogues acides ou sucrés, situations clichées assumées et même cliffhanger final et brutal à la Dynasty. Alors certes, on pourrait s’amuser avec facilité sur les petits défauts d’un réalisateur néophyte, sur les quelques failles techniques d’un film sans moyens, les hésitations attendrissantes d’acteurs au débotté et sur les grosses ficelles d’un scénario qui s’assume comme tel. Et alors ? Tout le plaisir de visionner un « petit film » se résume-t-il à de simples considérations froides et techniques ? Non. Black Out, une fois les premières minutes passées à entrer dans cet univers déjanté, procure une jouissance coupable. Oui, c’est trop, trop ceci, trop cela, mais c’est tellement bon quand c’est trop. Il y a de la démesure, de la folie, du kitsch et camp, de la grosse ficelle référentielle (on pense aux Feux de l’amour, à Sex and the City, à Noah’s Arc, à Dynasty, à Hélène et les garçons…), du ridicule assumé, du sentiment à la pelle, bref on sent un film vivant ! Et c’est jouissif ! Et les imperfections ne sont pas étrangères à ce charme étrange que dégagent la passion du réalisateur-scénariste-acteur Rudee LaRue, la dynamique du montage et l’engagement sincère des acteurs débutants.
Dans la lignée des Beurs Appart sortis chez le même éditeur, Black Out est une nouvelle pièce du puzzle de notre paysage cinématographique arc-en-ciel, une pièce rose et pailletée, un peu mal découpée, mais singulière et attachante. Rudee LaRue a beaucoup de choses à prouver encore et nul doute que ses prochains projets le fortifieront et le grandiront. Alors, oui, achetez Black Out !
La question à Rémi Lange, éditeur de Black Out :
Rémi, pourquoi sors-tu Black Out en DVD en juin ?
Rémi Lange : J'édite Black Out car c'est avant tout un film comique, et nous avons besoin de rire en ces temps difficiles ! Par ailleurs, au-delà de l'aspect humoristique, on est touché par les situations des personnages, par la quête d'amour souvent impossible dans le milieu gay. Enfin, je défends depuis la création de la société LES FILMS DE L'ANGE les films tournés à la maison, auto-produits, et de la même manière que ces films gay auto-produits ne reçoivent aucune aide ni de l'État français ni d'un mécène privé, les dvd HOMOVIES, qui permettent à ces films gay d'exister, ne reçoivent aucune subvention du CNC. La société LES FILMS DE L'ANGE, sur 41 dvd édités depuis 2004, n'a reçu que 3 aides à l'édition DVD... Comment survivre dans ce cas, dans un contexte où le marché du DVD s'effondre (une dégringolade d’un tiers des ventes en quatre ans) ?
Interview de Rudee LaRue
Acteur, scénariste et réalisateur de BLACK OUT
Par Daniel C. Hall
Daniel C. Hall : Rudee, tu es le scénariste, le réalisateur et l’un des acteurs du film Black Out, qui vient de sortir chez l’éditeur Les Films de l’Ange. Pourrais-tu te présenter à nos lecteurs (qui tu es dans la vie de tous les jours et dans l’univers de la fiction filmée) ?
Rudee : Dans la vie de tous les jours, je suis Rudee, un gars normal j’espère, qui est gentil, drôle, droit et qui ne se prend pas au sérieux. Je suis à la base chorégraphe ; je suis venu à la chanson grâce ou à cause de Radiah Frye & D’Geyrald pour qui j’ai fait de nombreux chœurs. Aujourd’hui, j’ai monté un groupe de Pop Rock et nous répétons afin de pouvoir faire quelques scènes bientôt. Je me suis lancé dans l’audio-visuel pour réaliser un projet que j’avais en commun avec mes amis, Claude Thérésine qui est un des acteurs du film, et Serge Biwole qui est malheureusement décédé avant le tournage du film.
Dans la fiction Black Out, je suis Gabryel, un jeune homo qui a souffert de sa séparation avec son ex et qui va encore en prendre plein la gueule, mais ça peut arriver à tout le monde (rires) ; cependant mon personnage y croit toujours, il est aussi naïf que moi (rires).
Comment est né le projet Black Out, depuis l’écriture du scénario jusqu’au tournage ? Qu’as-tu voulu en faire dès le départ ?
J’ai écris Black Out dans les grandes lignes avec mes amis Claude Thérésine et Serge Biwole en 2000. On se disait que l’année 2000 était l’année où tout serait possible et où tout nous sourirait. En 2002, après une rupture amoureuse difficile, je suis parti m’installer à Los Angeles pour faire un break. Les années sont passées, et en 2007 Claude m’a relancé suite à la mort de Serge, me disant que ce serait un superbe hommage de réaliser cette série. Nous avons rencontré énormément d’obstacles mais nous n’avons pas baissé les bras, car je suis du genre obstiné et fonceur. Alors j’ai décidé de tout faire moi-même, j’ai acheté une caméra HD, un logiciel de montage et on s’est lancé dans la réalisation. Cette expérience fût vraiment très bénéfique mais aussi très pénible, car on ne savait pas dans quoi on se lançait. En plus, nous voulions vraiment faire quelque chose de bien, avec beaucoup de scènes en extérieur. On voulait aussi que le milieu homo parisien y soit représenté, mais beaucoup de portes se sont fermées, sans doute parce que nous n’étions pas connus. On a dû batailler sans relâche pour arriver à nos fins. On a visité plein de forums pour comprendre comment avoir des autorisations de tournage et comment réaliser des scènes sans que cela nous coûte. Le tournage de Black Out a été très dur pour Claude et moi-même qui passions des journées à tourner et des nuits à monter les séquences. Mais dans l’ensemble, aujourd’hui, nous sommes assez satisfaits de ce que nous avons accompli. Nous nous sentons prêts à faire mieux encore pour la suite de nos projets.
Que représente pour toi le thème de l’homosexualité et qu’as-tu voulu faire passer comme message sur ce thème ?
L’homosexualité représente pour moi une façon de vivre et je ne suis personne pour donner des leçons à qui que ce soit.
Le message de Black Out est peut-être utopique mais il prône une valeur qui m’est chère, la vie de couple saine, où l’amour et la fidélité règnent. J’avais envie de montrer un côté de l’homosexualité qu’on ne voit pas assez, quand on parle d’une personne homosexuelle on voit tout de suite les saunas, les bordels, les plans cul sans lendemain, le sida et autres maladies. Certes, cela existe, mais il existe aussi des couples fidèles, qui ne sortent pas énormément et qui vivent leur petite vie sainement entre amis. De toutes façons, il faut savoir que tous les maux des homos sont aussi les maux des hétéros, car l’infidélité, les maladies et les bordels ou clubs échangistes ne sont pas seulement les fiefs de la communauté homosexuelle. J’aimerais juste que si un parent voit Black Out, il puisse se dire que finalement si son enfant venait à être homosexuel, il ne serait pas un pervers, que c’est juste une autre façon de vivre sa sexualité et comme le démontre Black Out, les personnages s’aiment mais partagent des choses de la vie comme des couples « hétéros ». Ils s’aiment, ils rient, ils pleurent, ils se font mal, ils se réconfortent, ils agissent comme n’importe quel être humain.
J’ai cru comprendre que le tournage a demandé plus de cinq mois. Dans quelles conditions cela se passait-il et as-tu quelques anecdotes drôles et moins drôles sur le tournage ou le montage ?
Oui, cinq mois de rigolades parfois sur le tournage, mais cinq mois aussi de galères à devoir doubler les voix faites en extérieur car même avec un micro-perche le vent nous a bien emmerdé, des soirées entières à monter le film de manière dynamique, à chercher les bonnes coupures, les contrastes et lumières en post-prod. Parfois nous avons même du retourner des scènes car le soleil était en contre-champ ou des ombres apparaissaient et on ne les voyait pas sur l’écran LCD de la caméra, et enfin plein de petites choses et d’erreurs qui nous ont permis de grandir et d’apprendre sur le tas.
Peux-tu nous présenter tes comparses, acteurs de cette comédie sentimentale totalement déjantée ?
Claude Thérésine, alias Chèd, est un ami d’enfance ; il était mannequin en Guadeloupe lorsque moi je dansais avec les chanteurs antillais pour RFO. On a toujours partagé l’univers artistique ensemble, on se retrouvait sur des plateaux télé ou dans des soirées. Nous avons sympathisé et on ne s’est plus quitté, ça me vieillit de le dire mais ça fait bien 25 ans qu’on se connait.
Grégoire Queulvée, alias Enriqué, est un garçon très gentil que j’ai rencontré il y a 5 ans et il m’a tout de suite plu, il est ouvert, gentil, charmant, marrant et je suis tombé sous le charme. Comment ne pas l’être, c’est tellement rare des gens ouverts et humains…
Matthieu Moulin, alias Lorenzo, je l’ai rencontré sur un chat lorsque l’on recherchait des acteurs pour compléter l’équipe. Je trouvais qu’il avait un p’tit truc à la De Niro et Farrell. Je n’ai jamais vu une personne aussi investie, sérieuse, charmante et en même temps un vrai déconneur.
Samuel Fewtrel Abbou, alias Sam, est une connaissance de Grégoire Queulvée. Il a été emballé par l’idée de Black Out et a donné beaucoup de lui-même dans ce personnage qui est à l’opposé de sa personnalité.
Gleen Coste, alias Ryan, est un mec intègre et bosseur. Il est drôle, imaginatif. De plus, c’est un super chanteur, il a une voix incroyable. Il chantait lors des tournages et je pense qu’on se servira de ce don pour le futur Black Out II.
Il faut le reconnaître, il y a un manque criant de moyens techniques pour Black Out qui, évidemment, se voit. Cela a-t-il représenté un frein pour toi ou au contraire t’as totalement désinhibé ?
J’ai été vraiment embêté par le manque de moyens mais après avoir frappé à toutes les portes de la planète et être resté sans réponses, car nous n’étions pas des pros, on a décidé de se débrouiller avec nos propres moyens, mais je pense que ta question aurait plutôt dû être : « Comment as-tu réussi à réaliser ce film sans moyens ? ». (rires)
Cependant, malgré certaines choses qui ne sont pas très abouties, je pense que nous n’avons pas à avoir honte du résultat, car certaines autres productions sont à notre niveau. De plus, en tant que novice et n’ayant jamais touché une caméra, ni un logiciel de montage, de ma vie, je pense que je peux me jeter des fleurs si tu ne le fait pas (rires), mais on apprend et Black Out II sera à un autre niveau et ainsi de suite…
Ton film a engendré quelques débats chez nous. Certains pensent que c’est un Noah’s Arc du pauvre, d’autres une série ado bitch et kitsch façon AB Production des années Club Dorothée et enfin certains sont totalement allergiques. Qu’en penses-tu sans langue de bois ?
Moi, j’ai aimé ce délire sentimental. Plus nous aurons de petites productions comme la tienne, plus notre paysage arc-en-ciel sera riche et varié. Sur le scénario, c’est pour moi Dynastie version bitch et folle et c’est un compliment sous ma plume, d’ailleurs une suite est envisagée. Que penses-tu de cette comparaison ?
Je suis flatté si on peut dire car Dynastie et Dallas ont bercé mon enfance et sont des incontournables dans le domaine de la trahison et de l’hypocrisie. Maintenant folle, peut-être. On aurait pu faire plus genre Priscilla folle du désert ou La Cage aux folles, mais on est, j’espère, resté entre deux, pour ne pas être trop caricaturaux.
Comment situes-tu Black Out par rapport à une autre folie sortie chez Rémi Lange Beurs Appart 1 et 2 ? Cette comparaison t’agace-t-elle ?
Non, ça ne m’agace pas, au contraire. De plus, certains des acteurs de Beurs Appart sont des potes et ça serait marrant de les avoir dans Black Out et vice-versa, mais déjà dans Beurs Appart 3 vous serez surpris, je pense. Maintenant je n’appellerais pas ça une folie. Étant de l’autre côté de la caméra, je pense qu’il faut essayer d’entrer dans l’univers du réalisateur, essayer d’y adhérer, mais si on n’aime pas alors faut mettre ça de côté, mais je ne suis pas là pour défendre, ni porter un quelconque jugement sur Beurs Appart mais pour promouvoir mon bébé Black Out.
Loin de moi l’idée de critiquer Beurs Appart que j’aime et que je défends aussi (par folie, j’entendais « démesure »). D’ailleurs si le réalisateur veut prendre contact avec moi, je suis prêt à l’interviewer aussi (rires). Question plus terre-à-terre. C’est étrange mais je trouve que Black Out est très prude et ne dévoile que peu le physique, pourtant charmant, de tes acteurs. Tu ne joues pas sur le côté érotique et plastique (ni sur les relations physiques des protagonistes). C’est une volonté personnelle que d’être si sage ? En dénudant plus les acteurs, tu te serais trahi ?
J’ai justement voulu montrer un autre côté des homos, la communauté gay est trop souvent représentée comme peuplée d’êtres avides et guidés par le sexe. Il s’agit d’un film basé sur l’amitié et la recherche de l’homme parfait, pas d’un porno. Je ne comprends pas pourquoi la plupart des gens pensent qu’un « gay themed movie » doit montrer de la chair et du cul. C’est à nous aussi de montrer aux autres que la communauté est capable de faire des films drôles, tristes ou autre, sans pour autant jouer sur le créneau cul. On ne reproche pas à Matrix ou James Bond de ne pas montrer du cul, alors pourquoi toujours vouloir faire cet amalgame ? Gay n’est pas toujours égal à Cul.
Quels sont les échos qui te sont déjà revenus de la part de ton public (pas de la presse) et qu’en penses-tu ?
Et bien, les gens qui laissent des commentaires ou nous envoient des mails sur les sites de Black Out, aiment bien le concept et ils ont bien compris qu’il s’agissait d’un film amateur. Ils sont aussi très touchés par les situations, car certains sont passés par là comme ils disent. On a aussi des gens qui nous disent qu’il ne faut pas dire amateur car pour eux c’est au niveau. Mais on ne s’arrête pas juste aux compliments, car il y a aussi des retours plus durs, ceux qui trouvent ça limite, trop efféminé. On nous a même demandé si on est comme ça dans la vie. Ce que je réponds, c’est qu’il s’agit d’un film, une fiction, et nous jouons la comédie à notre niveau. Le fait d’être proche du public renvoie des questionnements bizarres. Est-ce que vous pensez que l’acteur qui incarne Wolverine des « X Men » est comme ça dans la vie ? Je pense que ça ne mérite pas de réponse…
Qu’aimerais-tu écrire à nos lecteurs, en-dehors de la sempiternelle publi-promo, pour leur donner envie de regarder ton film ?
Je ne suis pas doué pour la promo, sinon j’aurais sûrement répondu autrement aux 10 premières questions (rires). Je dirais simplement que Black Out est le film de tout le monde, chacun peut s’y retrouver car il prône des valeurs et dénonce certaines choses. On a tous été plaqué, on a tous recherché l’amour et au fond de nous, on y croit toujours. De plus, nos sites sont ouverts pour toutes suggestions et idées. La suite de Black Out est entre les mains de ceux qui l’auront vu, et peu importe que l’on aime ou pas, on attend des retours pour apporter à la suite de Black Out plus de piment. Nous aimerions que notre public participe. Ce serait, en fait, comme si le public participait au développement de la trame. Ce serait nouveau dans le milieu du cinéma. Comme la communauté gay a toujours été en avance, restons en avance et créons le cinéma interactif (rires).
Peux-tu nous donner quelques pistes sur les intrigues du deuxième volet ? Le tournage a-t-il déjà commencé ?
On a commencé le tournage de Black Out II depuis le mois de mars 2009. Je ne dévoilerai rien, si ce n’est qu’on va vous faire un peu voyager. On va aussi mettre en avant des problèmes qui existent, mais qui restent souvent cachés. Ce sera assez triste mais, bien entendu, on va encore en faire des tonnes pour essayer de vous faire rire avec nos loadings et nos situations pas possibles.
Merci Rudee et permets-moi de t’embrasser et de te souhaiter un grand succès et beaucoup d’autres aventures filmiques…
Gros bisous à toi aussi, merci pour ton aide précieuse. Et bises à toute l’équipe des Toiles Roses.
par Daniel C. Hall
Daniel C. Hall, au nom des lectrices et des lecteurs du blog Les Toiles Roses, remercie toutes celles et ceux sans qui ces trois semaines consacrées aux 40 ans de Stonewall (et ses conséquences) n’auraient pas vu le jour : Freddy de thxdesign, Barack Obama, John Gilbert Leavitt, Jan Le Bris de Kerne, Stéphane Riethauser, Varla Jean Merman, ma petite sœur Isabelle B. Price, BBJane Hudson et Pascal Françaix (et un gros bisous à J. et à toute l’Aniche Connection), Patrick Cabasset, Tom Peeping, Maxime Journiac, Ian Young, Ralph Hall, Bernard Alapetite (et une grosse caresses à ses chats), Frédéric Nérinckx, Jann Halexander (quelle belle ombre !), Zanzi et Damien Dauphin, Tatiana Potard et TrenT, Lucian Durden (et un gros câlin à sa – enfin MA – Muse), Johanne Landrin, Gérard Coudougnan (et aussi à MON rival, son Bernard), Vincy Thomas, Antonio Manuel, Pascal Pellegrino (et sa magnifique famille), David Dibilio, J.R. Price, Yannick Barbe, Florence Tamagne, Bruno Perreau, Catherine Gonnard, Donald Suzzoni (et France QRD), Jean Le Bitoux (Merci Môôônsieur, je t’admire et tu le sais !), Christophe Martet et Doug Ireland et nos amis des sites GayClic.com, Yagg.com, C’que t’as loupé...
Et rappelons-nous le film de ces 40 ans et plus… :
Et surtout que le combat doit continuer, ici, en France, et dans le monde entier :
Et que pour celles et ceux qui refusent de comprendre et nous combattent, nous condamnent, nous emprisonnent, nous torturent, nous exécutent et veulent notre disparition :
Et surtout, ces 43 billets sont dédiés à toutes celles et tous ceux
(pédés, gouines, trav’s, trans, bis…) qui se sont battus, sont morts, et toutes celles et ceux qui continueront à lutter… Hier, aujourd’hui et demain… Rendez-vous dès demain sur notre
blog pour continuer la lutte pour faire évoluer les mentalités... Non ? Alors, 40 ans après Stonewall, et alors que nous vivons dans notre cocon, anesthésiés, voilà ce qui se passe
ailleurs pour nos frères homosexuels...
To be
continued...
Jean Le Bitoux :
Le guêpier des années Gai Pied (2/2)
Jean Le Bitoux, né en 1948 à Bordeaux, est un journaliste français.
Issu du baby boom des années 50, Jean le Bitoux est une figure du militantisme homosexuel français. Fondateur du journal Gai pied en 1979, il n'a cessé depuis de lutter pour la reconnaissance et les droits des homosexuels en France.
C'est à Nice, au sein du mouvement homosexuel local, que Jean Le Bitoux fait ses premières armes de militant. Monté à Paris, il est candidat aux élections législatives de 1978, puis crée en 1979 le journal Gai Pied avec l'aide de quelques amis. Mis en minorité en 1983 pour des raisons économiques, il démissionne du journal avec la quasi-totalité des journalistes. Le journal continue sans lui et disparaitra en 1992, après 541 numéros.
Jean Le Bitoux s'investit également dans la lutte contre le sida, en participant à Aides dès 1985. Il fait partie d'une association qui se propose de créer à Paris un Centre d'archives gaies, avec le soutien de la Mairie de Paris. Très attaché à l'histoire et à ses oublis, il milite activement pour la reconnaissance de la déportation homosexuelle par les nazis au cours de la Seconde Guerre mondiale.
Intellectuel et activiste, Jean Le Bitoux fut parfois vu comme un carrefour entre les médias et les intellectuels, philosophes ou écrivains, dont la pensée pouvait enrichir les revendications politiques du mouvement homosexuel.
Gai Pied va selon moi devenir alors médiocrement parisien, tout juste bon à faire rêver la province comme ceux qui n'osent pas ou ne peuvent pas avoir cette vie de rêve gay, visibles le jour et branchés la nuit. L'ennui s'installe. Les pages de mode succèdent aux confidences érotiques. Des reportages colonialistes nous parlent de garçons pas chers sous le soleil. Un quatre pages photo orne désormais les pages centrales. Des gays épanouis et si possible célèbres se font photographier dans leurs intérieurs parisiens. L'écrivain Jack Thieuloy nous explique que si on drague un mexicain, mieux vaut planquer son portefeuille. Le suivisme politique fait le reste. Désormais, des milliers de lecteurs n'achètent plus Gai Pied que le rythme hebdomadaire a de plus dérouté. Car il n'y avait pas, loin s'en faut, d'information hebdomadaire de l'homosexualité. À moins que cette décision soit celle de faire cracher quatre fois par mois les annonceurs comme les lecteurs. Un rythme insoutenable. Finalement, on n'achète Gai Pied que de temps en temps, environ une semaine sur trois. Cela dépend aussi de la couverture, et si elle n'est pas sexy ou titre sur le sida, les ventes chutent. Gai Pied est dans le piège qu'il s'est construit. Le guêpier que j'avais inventé avec Michel Foucault se refermait sur lui-même.GLB
De son côté, l'équipe sortante tentera de lancer en 1984, dès l'année suivante, un mensuel sur l'identité masculine dans l'axe des réflexions d'Elisabeth Badinter qui écrira un ouvrage fondamental quelques années plus tard intitulé « XY » Avec mon ami Pierre de Ségovia, j'avais par ailleurs suivi aux Hautes Etudes des réflexions sur ce sujet et écrit un essai que nous avions soumis à Michel Foucault pour une préface, mais c'était quelques mois avant sa disparition. Il s'agissait pour nous, comme pour la phrase qui servait d'exergue à Gai Pied, d’« échapper au guêpier des ghettos ». Travailler par exemple, et non plus seulement au sein d'un média gay, à la question de notre genre davantage qu'à celle de notre spécificité érotique. Malgré ses apparences, ce projet était profondément féministe. Le titre de ce mensuel en kiosque s'intitulait Profils. Il parut avec des articles de Jean Baudrillard, Nicolas Bréhal, Dominique Fernandez, Yves Navarre, Juan Pineiro ou Claude Olievenstein. On y retrouve également les premières contributions de jeunes journalistes comme Christine Bravo ou Christophe Martet. Philippe Brooks avait de son côté retrouvé la dernière interview de Roland Barthes, que nous avons publié.
L'échec de Profils fut patent, qui ne tînt que deux numéros et qui me convoqua devant les tribunaux avec 100 000 euros de dettes potentiellement imputables sur mes biens personnels. En fait, il n'y avait pas de lectorat : les gais s'attachaient de plus en plus à leur fraîche liberté identitaire, et les hétérosexuels n'avaient toujours pas digéré les irruptions sociales du féminisme et de l'homosexualité masculine.
En outre, aucun soutien médiatique ne parla de cette tentative de presse. Les journaux gays ne dirent pas un mot au sujet de cette aventure de presse, sauf évidemment quand le titre fut décédé, pour étrangement regretter qu'une parole ainsi disparaisse. J'avais pour ma part annoncé en 1982 le lancement de Samouraï dans Gai Pied malgré de virulentes réticences de l'équipe de direction : un simple respect d'information, quand bien même cela ferait de la publicité pour un concurrent. La presse homosexuelle utilisa le même procédé d'étouffement quand je lançai ensuite Mec Magazine en 1988 ou la revue culturelle h en 1996, un trimestriel qui existera deux ans et qui est davantage cité dans les ouvrages de réflexion aujourd'hui qu'hier dans les magazines gais d'alors. Aujourd'hui la presse masculine en kiosque, en regard de Profils il y a presque vingt ans, se porte bien. Nous avions eu raison trop tôt, et cela se paye toujours très cher.
Dans l'éditorial de Gai pied au cul, ce journal pirate rédigé par les démissionnaires de Gai Pied et notamment diffusé au sein de l'UEH de 1983, j'avais pronostiqué que le Gai Pied avait désormais son sida. Il survivra toutefois durant presque dix ans, mais sous perfusion financière du minitel, principalement le 3615 GPH, un rendez-vous lucratif complété par Gai Pied voyages, par Gai Pied boutique, ou par des ventes d'albums photographiques à l'échelle européenne. Gai Pied n'était plus qu'une grande surface de consommation, aux rayons fournis, aux antipodes des textes fondateurs du mouvement homosexuel. Pour autant, la concurrence était là, qui menaçait. L'allié d'hier, David Girard, s'était à son tour lancé dans la presse homosexuelle gratuite puis en kiosque, avec pas moins d'une demi-douzaine de titres. La direction de Gai Pied se lança alors dans la diffusion dans tous les lieux gais d'un gratuit, Paris Capitale. Ce sera un gouffre financier, comme pour de nombreuses autres aventures de la SARL éditrice de Gai Pied, les Editions du Triangle Rose. Son lectorat, pour un titre toujours leader sur le marché entre 1985 et 1990, se fera contradictoirement de plus en plus restreint. Il est vrai qu'issus d'une première scission de Gai Pied en 1981, Jacky Fougeray, René de Ceccaty, Gilles Barbedette et leur équipe, en lançant Samouraï puis Illico, avaient déjà écorné le monopole de Gai Pied en kiosque.
À partir de 1984, l'équipe restante de Gai Pied rappelle volontiers dans ses colonnes son glorieux passé, mais la censure s'était installée. On évite de citer le nom de quelques fondateurs ou démissionnaires. Pour les dix ans de Gai Pied paraît en 1989 un numéro spécial qui évoque sur des dizaines de pages l'histoire incroyable de ce journal. Le lisant, je réalisai que j'avais disparu, que je n'avais jamais existé. Une protestation de Daniel Defert, parue quelques numéros plus tard, s'étonnera dans le courrier des lecteurs que la direction de Gai Pied ose gommer ceux qui ne leur plaisent pas ou plus en pratiquant le gommage de l'histoire comme les staliniens retouchaient leur photos pour faire disparaître les opposants victimes de leurs purges.
Mais le pire n'était pas encore arrivé. Ma disparition de la mémoire journalistique avait amplifié la rumeur de mon décès par le sida dont certains me savaient atteint. Ruiné et isolé, je ne fréquentais alors plus les lieux gais où se construisent les rumeurs, où se font et se défont les réputations et les jugements à l'emporte pièce. Poussant parfois la porte d'un bar, j'apprenais que l'on était bien content de me voir, m'ayant cru emporté depuis longtemps par l'épidémie. On n'avait pas attendu que je sois mort pour m'enterrer. Parfois, quand d'autres se présentaient à l'entrée de Gai Pied rue Sedaine, des étudiants, des journalistes ou certains chercheurs étrangers qui souhaitaient me rencontrer apprenaient également que je n'étais plus de ce monde.
La protestation de Daniel Defert, fondateur de l'association Aides, ne changea rien à cette détestable attitude, aux antipodes de tout respect des êtres et de l'histoire. Trois ans plus tard, un best off des plus importants articles de Gai Pied fut édité. Si mes entretiens avec Jean-Paul Sartre ou Michel Foucault figuraient en bonne place, il avait été décidé que je ne devais pas être au courant de cette parution. J'ai souvenir d'avoir perturbé le cocktail de lancement de cet ouvrage au Cirque d'hiver. On finit par m'offrir deux numéros du best Gai Pied avant que je ne sois expulsé par le service d'ordre, mon ami Emeric tentant de s'interposer à toute brutalité supplémentaire.
Je me suis depuis beaucoup interrogé sur la haine, la négation de l'autre et le mépris de l'histoire. Cela a sans doute enrichi mes écritures, dans ces années-là, sur la question de la déportation. Des années plus tard, au début des années 90, quand je rejoignis à nouveau le mouvement homosexuel pour la Gay Pride ou pour le lancement du Centre Gay et Lesbien de Paris, Gai Pied Hebdo était toujours en kiosque, qui ironisa cruellement chaque semaine sur ces réalisations associatives et collectives, attisant les rivalités entre les associations. Parfois le journaliste de Gai Pied restait à la porte de nos discussions tant nous savions le sort réservé à nos initiatives de la part d'un journal qui était pourtant directement issu de la dynamique du mouvement homosexuel.
L'avant-dernier numéro de Gai Pied se vendit moins bien que le premier numéro, treize ans plus tôt. Il était temps de fermer boutique, ce qui fut fait en octobre 1992, au 541ème numéro. La pompe financière du minitel n'avait pas cessé d'éponger les dettes et n'en pouvait plus. Ce n'était plus un journal, c'était un média assisté par des ressources indirectes. Le rapport au lecteur était falsifié d'autant. Une dernière formule avait bien été lancée, Eric Lamien ayant eu mandat d'inventer un nouvel axe journalistique, beaucoup plus militant, avec un pliage qui rappelait les premiers numéros. Il s'y épuisa car les militants ne revinrent pas et les derniers lecteurs n'y comprirent plus rien. L'équipe se laissa licencier en obtenant de prendre la parole dans les derniers numéros, chacun racontant son histoire avec Gai Pied. Ce ton émotionnel empêcha sans doute une occupation des locaux ou des procès sanglants comme lors de notre scission. Après quelques dernières tentatives de presse hasardeuses comme Projet X ou Café et après la vente de son réseau minitel, l'empire Gai Pied finit par être liquidé. Reste le débat sur les archives de ce journal, historiquement précieuses même si elles ne fonctionnent plus depuis dix ans. Elles sont actuellement en négociation pour le projet du CADHP, le Centre d'Archives et de Documentation Homosexuelles de Paris, qui devrait ouvrir d'ici deux ans dans notre capitale (en 2002, Ndlr).
De plus, quittant en 1983 la dynamique politique et associative pour une stricte exploitation du créneau gay, Gai Pied ne sut pas très bien quoi faire de sa gestion indirecte de certains rendez-vous de cette génération et à la dérive depuis la fin du CUARH. Un temps, Gai Pied les assuma, ce qui le relia absurdement à son histoire ancienne le bal du 14 juillet sur les quais de la Seine, le guide Gai Pied, le service Gai Pied emploi, le salon des associations gaies et lesbiennes ou un soutien logistique annuel à l'élaboration de la marche homosexuelle.
Plusieurs questions perdurent concernant les « Années Gai Pied » comme on dit parfois. La première d'entre elles concerne le sida. Aurions-nous démissionné si nous avions réalisé l'ampleur de cette épidémie ? En 1983, le virus venait tout juste d'être identifié par l'équipe du professeur Luc Montagnier et les voies de la contamination venaient à peine d'être définies, et le test n'existait pas. L'AZT puis les trithérapies étaient encore très loin. Nos amis n'étaient pas encore décédés de façon violente et rapide comme ce sera le cas jusqu'à la fin des années 80. De plus, le débat qui nous avait opposé était un débat politique.
Ce n'était pas un débat de santé publique ou communautaire, comme on a pu le lire par erreur. Nous avions publié dès les premiers numéros de Gai Pied de nombreux dossiers médicaux, mais ils étaient plutôt prophylactiques, autour des MST. D'autres articles étaient axés sur l'histoire de la répression médicale ou sur le coup de main habituel que les médecins et les sexologues fournissaient depuis des décennies aux familles et à l'ordre moral. Concernant ces années, on évoque souvent les écritures hasardeuses du président de l'AMG, l'Association des Médecins Gais, dans Gai Pied. On parle moins de l'interview que j'avais alors réalisé, celui d'un malade du sida, le premier dans la presse française, dès juillet 1982. Les médecins qui écrivaient dans le journal avaient tenté de me persuader de ne pas faire cette rencontre, qui eut lieu chez lui, rue de Clignancourt. Il décédera rapidement. Bien plus tard, après quelques propos irresponsables de Guy Hocquenghem dans Gai Pied, une chronique du quotidien du sida, animée par Franck Arnal et Pierre Kneip sera un véritable soutien pour les personnes atteintes. Nous, équipe sortante, n'avons mesuré que plus tard l'ampleur de la catastrophe. Mais nous n'étions plus à Gai Pied. Et nous avons unanimement regretté que ce journal emblématique de par son lien atypique avec ses lecteurs ne choisisse pas d'être un vecteur convainquant pour être au centre d'une vigoureuse incitation à la prévention contre le sida.
Quelques mois après cette démission collective, les contacts entre ceux qui restaient à Gai Pied et l'association Aides, qui venait de se fonder en 1984, seront catastrophiques. Pour ma part, je m'étais investi comme volontaire à Aides dès 1985, chargé avec Frédéric Edelmann et Jean-Florian Mettetal de l'information dans les bars gays du Marais. En 1985 également, deux ans après notre démission de Gai Pied, nous vînmes à l'Université d'été de Marseille, avec Daniel Defert, où Gai Pied était absent, expliquer ce que nous commencions à savoir et à comprendre du sida, non sans rencontrer de véritables résistances auprès de certains militants.
Plus tard, avec les associations gaies et lesbiennes de Paris, nous pûmes reprendre pied dans une Gay Pride dévoyée par d'uniques slogans publicitaires. Gai Pied n'appelait même plus à participer à la marche. Je fus élu démocratiquement en 1988, avec Catherine Marjollet et Dominique Touillet, au bureau d'une Gay Pride parisienne qui deviendra ensuite nationale et régionale, et qui connait aujourd'hui le succès que l'on sait. L'année suivante, en 1989, pour la première fois, Aides défilera dans la marche ainsi qu'Act-Up, qui venait de se fonder. Le dialogue entre le mouvement homosexuel et celui de lutte contre le sida put ainsi reprendre. Il durera sept ans, avant de se briser à nouveau sur l'opération coup de boule d'Act Up Paris au Sidaction de 1996, qui ruina pour longtemps les associations de lutte contre le sida.
Que conclure après ce bref exposé sur l'histoire de Gai Pied, le premier que je fais ainsi devant vous, dix ans après sa disparition et presque vingt après ma démission ? (en 2002, Ndlr) Dire qu'il est toujours difficile d'en parler. Peut-être aussi parce que Gai Pied est devenu un mythe. Parce que son lecteur a eu un rapport émotionnel, souvent identitaire avec ce journal. Pour moi, l'aventure de Gai Pied, en tout cas celle que j'ai vécu, entre 1979 et 1983 est une des fiertés de ma vie, dans le sens où ce journal a également donné du courage, des références historiques et culturelles ainsi que les moyens de se rencontrer à ses lecteurs, c'est-à-dire à toute une génération qui osa demander Gai Pied un jour à un kiosquier. Cette aventure était collective et faite d'indéniable courage, d'un côté comme de l'autre.
La scission de 1983 me marque toujours pour ses doses de trahison, de volonté d'oubli, de rejet et d'irrespect fondamental. Le Gai Pied tomba dans le guêpier du consumérisme, de la désinformation et du parisianisme. L'unique hebdomadaire homosexuel au monde des années 80 et 90, est donc mort pour avoir abandonné son projet social.
Gai Pied appartient à l'histoire d'une génération. Depuis, elle a sans doute vieilli. Mais je préfère me souvenir de cette génération de militants, d'étudiants ou de jeunes enseignants qui se sont investis dans Gai Pied. Car ce journal a de plus été dans le même temps une formidable école de journalisme. Ces journalistes, qui sont restés solidaires, sont aujourd'hui dans tous les médias radio, presse ou télévision importants de ce pays. Mais mon émotion est toujours là car autant les premières années de Gai Pied ont comblé toute une génération avec ce courage de se lancer dans l'écriture et d'autres d'oser l'acheter en kiosque, autant nous restons tristes de cette fin de Gai Pied.
Ce journal ne méritait pas cette fin. J'ai aimé vous le dire.
Merci.
DOUG IRELAND, JOURNALISTE :
« Stonewall est devenu un mythe… »
Doug Ireland est un journaliste (notamment pour le site français Bakchich) et un blogueur américain. Il a collaboré, entre autres, au Village Voice, à New York Magazine ou encore à Libération. Doug avait une vingtaine d’années au moment des émeutes de Stonewall, il commençait alors sa carrière de journaliste au New York Post. Pour Christophe Martet et Yagg, il remonte le fil de ses souvenirs et livre son regard – forcément critique – sur l’héritage stonewallien et la communauté LGBT d’aujourd’hui.
© La pt'ite Blan
Si je vous dis Stonewall, quelle est la première idée qui vous vient à l’esprit ?
Les émeutes au Stonewall Inn, un bar gay, après une rafle policière musclée, était une étape marquant l’évolution de la lutte tranquille pour les droits civiques des homos, qui avait commencé dans les années 50, en mouvement militant et radical de libération gay. Mais depuis Stonewall est devenu un mythe, quoiqu’un mythe utile et rassembleur. Je dis « mythe » parce que Stonewall n’était pas la première fois que les homosexuels et autres dissidents sexuels s’étaient révoltés contre l’injustice policière. En août 1966, il y avait eu à San Francisco une émeute des travestis, des trans’, et des gigolos militants membres de Vanguard (la première association de la jeunesse gay aux États-Unis, qui avait été lancée localement quelques mois auparavant). L’émeute avait eu lieu au Compton’s Cafeteria – un lieu ouvert toute la nuit où l’on pouvait manger pour pas cher et où les trans’ et les gigs avaient l’habitude de se réunir – après qu’un policier avait frappé un des travelos. Se travestir était illégal à San Francisco à l’époque, et les arrestations des travestis et des trans’ était assez fréquentes et souvent violentes. L’événement a été presque oublié jusqu’en 2005, quand un excellent documentaire, Screaming Queens: The Riot at Compton’s Cafeteria [projeté récemment au Festival identiT à Paris, NDLR], a fait la reconstitution de l’émeute avec l’aide des témoignages de participants. Et deux ans avant Stonewall, en février 1967, à Los Angeles, il y a eu ce qu’on appelle le « Black Cat Riot », une émeute du nom d’un bar gay qui avait été la cible d’une rafle marquée par des violences policières assez brutales. Mais les émeutes de Stonewall ont eu une conséquence politique très importante: le lancement du Gay Liberation Front le mois suivant.
À la fin des années 60, vous étiez très engagé dans la lutte contre la guerre du Vietnam. Comment avez-vous vécu les tout premiers moments du mouvement gay ? Étiez-vous à New York en juin 1969 ? Comment avez-vous réagi ?
La première des trois nuits d’émeutes de Stonewall, je me trouvais dans un bar apprécié des journalistes, le Lion’s Head, qui était à quelques pas du Stonewall Inn. Je travaillais pour le New York Post, qui était à l’époque le quotidien le plus progressiste de New York City, mais j’étais au placard et un homo honteux. Donc j’ai assisté à l’émeute de Stonewall seulement en spectateur. Le seul client du Lion’s Head qui était sorti pour rejoindre les émeutiers, qui étaient essentiellement des trans’ et des jeunes folles de la rue la première nuit, était un chanteur folk dont les disques avaient eu un certain succès, Dave Van Ronk, un grand gaillard trotskiste qui aimait faire la bagarre avec les flics pour n’importe quelle raison. Van Ronk a été arrêté par les flics. En temps normal, il n’était pas particulièrement sympathique envers les homos. Moi non plus, par peur qu’on me prenne pour l’un d’entre eux.
Mais assez rapidement après Stonewall, le lancement du mouvement de libération gay et sa définition de l’oppression des homosexuels comme une question politique m’ont poussé à une prise de conscience et à une sensibilisation à l’injustice totale de l’opprobre que la société infligeait à une masse de gens dont je partageais l’orientation sexuelle.
L’année après Stonewall, j’ai dirigé la campagne électorale de mon amie Bella Abzug – une avocate qui était l’un des leaders du mouvement contre la guerre au Vietnam – pour briguer un siège au Congrès, qu’elle a remporté. Bella était formée par la culture du Front populaire des années 40, et elle était la première radicale élue au Congrès depuis des lustres. En 1970, j’avais beaucoup fréquenté les militants du Gay Activists Alliance, une association lancée par des dissidents du Gay Liberation Front et devenue beaucoup plus importante à New York City que le GLF. Et parce que Greenwich Village était inclus dans notre circonscription, j’ai envoyé Bella à la pêche au vote homo dans les bars gays du Village, et même dans les célèbres bains gays où la chanteuse Bette Midler avait commencé sa carrière, les Continental Baths!, Bella était la première personnalité politique de taille à solliciter ouvertement le vote homo, et ce fut payant dans les urnes. En 1971, un de ses premiers actes en tant que membre du Congrès fut d’introduire le premier projet de loi dans l’histoire des États-Unis pour protéger les homos contre les discriminations, et je suis fier de pouvoir dire que j’en étais en partie responsable.
Quels sont, selon vous, les principaux apports de Stonewall ?
Stonewall était la cause directe du lancement du Gay Liberation Front, dont la première action fut d’organiser une marche pour protester contre la brutalité policière anti-homos, le mois après l’émeute. Il ne faut pas séparer Stonewall de son contexte politique. Les années 60 ont été très marquées par une renaissance du radicalisme mise en sourdine par la Guerre froide et la chasse aux sorcières du maccarthysme à gauche. C’était le temps des mouvements estudiantins gauchisants, des émeutes raciales urbaines et des Black Panthers, de la lutte contre la guerre du Vietnam qui a secoué le pays. Le Gay Liberation Front était ancré dans le radicalisme de l’époque, et beaucoup de ses fondateurs et premiers membres était des jeunes vétérans d’autres mouvements politiques de l’époque, y compris le mouvement pour les droit civiques des noirs. L’Amérique d’alors était bouillonnante de l’effervescence antiraciste, antiguerre, et pour la libération des femmes. Le mouvement de libération gay d’alors était anticonformiste et radical, une rupture avec la timidité de la Mattachine Society, l’association nationale « homophile », comme on disait alors. Quoique Mattachine avait était fondée au début des années 50 par Harry Hay, le styliste Rudi Gernreich, et autres gauchistes issus de la mouvance communiste. Les « modérés » de Mattachine avait vite expulsé ces gauchistes, et, par la suite, leur démarche assez timide (dans leurs rares manifs publiques, ils exigeaient le costume-cravate pour les hommes et des tenues également bourgeoises pour les femmes) et parfois même un peu honteuse, cherchait l’intégration des homos dans la société. Stonewall a symbolisé la rupture avec tout ça, car la libération gay célébrait le droit à la différence et le frisson d’être hors-la-loi et marginal. Le Gay Liberation Front était autant concerné par la guerre du Vietnam, la lutte antiraciste, ou le droit à l’avortement, que par les questions exclusivement homos et leur slogan « Gay is Good ». Philosophiquement et politiquement, il a compris le besoin pour les homos de travailler en coalition avec les autres mouvements politiques. Et au milieu des années 70, il y avait pas moins de 300 antennes du Gay Liberation Front partout dans le pays. Pour avoir une idée de ce qu’était la politique gay de l’époque, vous pouvez lire le bouquin de Dennis Altman, Homosexual: Oppression and Liberation, un des premiers textes théoriques de libération gay aux États-Unis et sans doute le plus influent à l’époque.
En quoi ces événements ont-ils changé la vie quotidienne des homosexuels ?
Les tactiques très médiatisées du mouvement de libération gay ont mis fin à l’invisibilité et à la passivité des homosexuels. Le slogan « Out of the closets and into the streets » a encouragé le coming-out comme un acte radical et fondamental et a changé les esprits de centaines de milliers d’homos. L’influence de ce mouvement est symbolisée par le succès de son insistance sur le mot « gay » à la place du mot unidimensionnel et trop médical « homosexuel ». Insister sur le coming-out a crée la base du vote gay visible, qui est responsable des succès législatifs qui se sont accumulés depuis 40 ans.
Vous avez été journaliste pour Libération et vous collaborez à des médias français. Comment qualifieriez-vous l’importance de Stonewall dans le mouvement homosexuel français et européen ?
La suite politique de Stonewall a été beaucoup imitée en Europe. Au Royaume-Uni, le Gay Liberation Front britannique a été reconnu comme un mouvement important par la presse nationale dès 1971. En France, mon ami aujourd’hui disparu Guy Hocquenghem, qui me manque toujours autant, m’a raconté comment lui et peut-être le Fhar avaient été influencés par les idées développées par le mouvement de libération gay américain après Stonewall. En Italie, même si Massimo Consoli, l’anarchiste qui était l’agitateur magnétique de la libération gay italienne et son père fondateur, avait commencé sa lutte pour les homos en 1963, c’est lui qui avait organisé la première commémoration annuelle de Stonewall en 1976, à un moment où peu d’Italiens savaient ce qu’était Stonewall. L’autre célèbre agitateur et théoricien des débuts de la libération gay italienne, Mario Mieli, également disparu, m’avait dit un jour qu’il avait été influencé par le radicalisme des Gay Liberation Front aux États-Unis et en Angleterre [à lire: Éléments de critique homosexuelle. Italie: les années de plomb, de Mario Mieli, EPEL, 2008]. Stonewall et la libération gay américaine ont même pénétré la Russie communiste, car il y avait à Saint-Petersbourg, au début des années 70, un petit journal homo éphémère qui avait parlé de Stonewall.
Vous êtes un chroniqueur acharné du combat pour l’émancipation des homosexuels dans le monde. Quarante ans après Stonewall, où en sommes-nous sur le chemin de l’égalité des droits ? Aux États-Unis ? Dans le monde ?
Le mouvement de libération gay est mort chez nous depuis presque une trentaine d’années, pour des raisons que j’ai analysées récemment dans un essai pour la revue de gauche New Politics. Il a été remplacé par ce qu’il convient d’appeler un mouvement de citoyenneté gay très embourgeoisé, mais qui a eu des succès politiques. Car aujourd’hui, aux États-Unis, qui est une république fédérale, 20 de nos 50 États ont des lois qui protègent contre les discriminations fondées sur l’orientation sexuelle, et 13 ont des lois qui protègent les dissidents du genre. Mais 38 ans après que mon amie Bella Abzug a présenté le premier projet de loi contre les discriminations homophobes, notre Congrès n’a toujours pas voté une telle loi, tant l’influence de la religion est grande chez nous. Le mariage pour les couples homos, qui n’est pas pour moi une question prioritaire, est maintenant légal dans six États. J’ai honte de dire que, sur le plan de la solidarité internationale LGBT, le mouvement gay institutionnalisé et nos associations les plus importantes, comme Human Rights Campaign et le National Gay and Lesbian Task Force, sont totalement isolationnistes et passent sous silence l’oppression des LGBT à l’étranger. Ce qui fait un contraste frappant avec les associations européennes, toujours solidaires avec les LGBT d’autres pays.
Dans le reste du monde, si l’Amérique Latine a fait des progrès énormes depuis une vingtaine d’années, en revanche, la situation en Afrique, au Moyen Orient, en Asie, et même en Europe de l’Est, n’a pas beaucoup avancé, à quelques exceptions près, car c’est là où se trouvent la plupart des 86 pays qui ont toujours des lois contre l’homosexualité, et c’est là que les comportements sociétaux, culturels, et religieux restent forts contre nous. Les pays où la situation est la plus critique sont l’Irak, où la campagne de « nettoyage sexuel » très organisée par des escadrons de la mort intégristes tue des LGBT chaque jour, et la République islamique d’Iran, où règne la terreur anti-homo du régime théocratique qui persécute avec violence, torture, et parfois tue nos frères et nos sœurs.
Il ne faut pas oublier non plus que la situation des trans’ est des plus dramatiques, vu le nombre de meurtres de trans’ partout dans le monde, y compris aux États-Unis. C’est pourquoi l’initiative lancée en France par mon ami Louis-Georges Tin et le Comité Idaho (Journée mondiale contre l’homophobie) pour une pétition globale adressée à l’Onu et a l’Organisation mondiale de la santé contre la transphobie et pour le droit des trans’ de choisir librement leur identité sans entrave me semble une démarche très importante que nous avons tous le devoir de soutenir, vu le rôle-clé joué par les trans’ durant Stonewall et dans les autres rébellions, mais aussi dans le mouvement de libération gay. Notre dette envers les trans’ est énorme!
George Chauncey nous a montré que le « Gay New York » n’est pas né en 1969. Comment est le gay New York d’aujourd’hui ?
Très commercial !
Interview reproduite avec l’aimable autorisation de Christophe Martet et Doug Ireland.
Première publication : Site Yagg, 26 juin 2009.
Tous droits réservés sur le texte et les photographies.
Jean Le Bitoux :
Le guêpier des années Gai Pied (1/2)
Jean Le Bitoux, né en 1948 à Bordeaux, est un journaliste français.
Issu du baby boom des années 50, Jean le Bitoux est une figure du militantisme homosexuel français. Fondateur du journal Gai pied en 1979, il n'a cessé depuis de lutter pour la reconnaissance et les droits des homosexuels en France.
C'est à Nice, au sein du mouvement homosexuel local, que Jean Le Bitoux fait ses premières armes de militant. Monté à Paris, il est candidat aux élections législatives de 1978, puis crée en 1979 le journal Gai Pied avec l'aide de quelques amis. Mis en minorité en 1983 pour des raisons économiques, il démissionne du journal avec la quasi-totalité des journalistes. Le journal continue sans lui et disparaitra en 1992, après 541 numéros.
Jean Le Bitoux s'investit également dans la lutte contre le sida, en participant à Aides dès 1985. Il fait partie d'une association qui se propose de créer à Paris un Centre d'archives gaies, avec le soutien de la Mairie de Paris. Très attaché à l'histoire et à ses oublis, il milite activement pour la reconnaissance de la déportation homosexuelle par les nazis au cours de la Seconde Guerre mondiale.
Intellectuel et activiste, Jean Le Bitoux fut parfois vu comme un carrefour entre les médias et les intellectuels, philosophes ou écrivains, dont la pensée pouvait enrichir les revendications politiques du mouvement homosexuel.
En avril 1979, lorsque sort dans 2000 kiosques de France le premier numéro du mensuel Gai Pied, la situation politique est extrêmement tendue. Un an plus tôt, les élections législatives ont été perdues par la gauche, contrairement à toutes les prévisions. Giscard a refusé sa grâce au dernier condamné à mort et les mouvements d'extrême gauche sont aussi virulents que victimes de sévères répressions.
Dans ce climat liberticide, de nombreux militants homosexuels décident pourtant de ne plus privilégier l'activisme militant et choisissent de s'investir dans le lancement d'un média de presse d'information, de liaison et de visibilité homosexuelles. Cette présence en kiosque est en effet un défi politique en soi, alors que toute la presse homosexuelle a été interdite l'année précédente et que Libération ou le Nouvel Observateur sont régulièrement traînés devant les tribunaux pour oser publier des petites annonces de rencontre. Ces militants qui vont devenir des journalistes, appartiennent aux GLH, les Groupes de Libération Homosexuels, et principalement au GLH Politique et Quotidien de Paris. De nombreux responsables des GLH dans les régions deviendront les correspondants de Gai Pied.
Quelques mois plus tôt, un camp d'été avait réuni les protagonistes de ce projet, au Maazel, en Provence. Nous avions annoncé ce camp d'été et de travail notamment par une petite annonce dans Libération. La police s'en était inquiétée, qui était venue nous rendre visite dans ce manoir du XVIIe siècle à moitié en ruines que son propriétaire, un ami d'Avignon, nous avait laissé pour l'été avant de le mettre en vente, définitivement haï par tout le pays. Nous y vécûmes à une trentaine, avec une fête tous les soirs. Une nuit, tous les pneus de nos voitures furent lacérés. Sur la place du village, un car de police nous observait ostensiblement à l'heure du pastis. Mais nous avions l'habitude, et nos réunions de travail, en journée, furent très fructueuses. Nous n'avions pas lieu d'être intimidés par une certaine hostilité locale, car ce n'était pas notre premier camp d'été. J'avais déjà chroniqué sur une page entière dans Libération celui de l'année précédente avec nos amis d'Amsterdam les Rooie Flikkers, un rassemblement qui avait également suscité quelques secousses telluriques en plein pays du Quercy.
Pour ce projet de journal, nous disposions du soutien de nombreux intellectuels. Ils avaient été très attentifs à nos années précédentes d'agitation politique, notamment en janvier 1978 lors du festival de films de la Pagode, lorsque nous avons été à la fois victimes d'une interdiction gouvernementale, de l'attaque d'un commando d'extrême-droite et de deux manifestations de rue réprimées par la police, l'une aux Tuileries et l'autre en pleine nuit rue Sainte-Anne.
Guy Hocquenghem et moi-même étions alors candidats à Paris et en campagne pour les élections législatives de mars 1978, avec également Alain Secoué et François Graille. L'attaque du deuxième festival de films gais et lesbiens de Paris, après celui de Frédéric Mitterrand dans le 14e arrondissement, n'était pas anodine car elle nous visait : après avoir frappé les spectateurs et emporté la caisse, les néonazis nous avaient en effet physiquement menacés dans un communiqué de presse. Pendant la campagne nous ne dormions plus chez nous.
Nous demandions principalement l'abrogation de l'article 331 du maréchal Pétain. Notre but : que les médias relaient notre revendication. De nombreux articles de presse concernant nos candidatures nous sauvèrent la mise tandis que nous n'espérions rien du résultat des urnes, n'ayant même pas de bulletins de vote. De son côté, le sénateur Caillavet nous entendit le premier, qui déposa pendant cette campagne électorale une proposition d'abrogation de cette loi vichyste. Les intellectuel/les nous avaient alors soutenu, telle cette pétition concernant nos candidatures homosexuelles, signée notamment par Xavière Gauthier, Arrabal, Jean-Louis Bory, Yves Navarre, Copi, Gilles et Fanny Deleuze, Félix Guattari, René Schérer, Maurice Nadeau, Madeleine Renaud, Christiane Rochefort, Simone de Beauvoir, André Glucksmann, Marcel Carné ou Marguerite Duras. Ils continuèrent donc à nous soutenir.
Au cours d'un de nos dîners d'amitié, je parlai de ce projet de presse au philosophe Michel Foucault. Je maintiens qu'il me proposa lui-même le titre de Gai Pied pour ce mensuel. Il écrivit dans le premier numéro un article sur les homosexuels et le suicide. En outre, avant Gai Pied, pendant Gai Pied et après, il répondit toujours positivement à toutes mes demandes d'entretien. Dans le numéro deux et le numéro trois, un grand entretien avec Jean-Paul Aron interdira également à la censure de frapper. Puis Tony Duvert proposera des mots croisés et Yves Navarre une chronique culinaire. Pour fêter dignement la première année de Gai Pied, Jean-Paul Sartre acceptera un long entretien qui permettra à notre journal d'acquérir une audience conséquente de qualité et de référence au delà de nos réseaux.
Ce "paratonnerre" de soutien intellectuel et culturel de Gai Pied, ainsi solidement mis en place, permit pendant des années, malgré des photos, des récits, des petites annonces ou des opinions qui décoiffaient, à ce journal sulfureux auquel s'identifiait toute une génération, de ne pas être inquiété par la justice. J'ai souvenir qu'un jour, au hasard d'un entretien pour le Gai Pied, le ministre de l'Intérieur Gaston Deferre nous avait fait gentiment savoir en off qu'il nous faudrait des fois relire certaines petites annonces qui risquaient tomber sous le coup de la loi. Et quand, presque dix ans plus tard, un de ses successeurs à l'Intérieur crut avoir enfin la peau de Gai Pied, Charles Pasqua fit une lourde erreur, le ministre de la culture de son propre gouvernement, François Léotard, se désolidarisant de cette censure de presse moraliste d'un autre âge. L'affaire fut enterrée, au dépit de tous les homophobes de la classe politique.
L'équipe fondatrice de Gai Pied avait par ailleurs choisi de faire une coupure entre journalisme et
militantisme. Cela ne fut pas toujours bien compris. J'avais pour ma part, au sortir des éprouvantes élections législatives de 1978, démissionné du GLH et signé un témoignage dans
Libération au titre d'inspiration situationniste : "De la misère relationnelle en milieu mili-tante". Une fois ce projet de presse ficelé, nous sommes allés dans l'automne 1978
le présenter à une réunion nationale homosexuelle non loin de Lyon où se retrouvaient les GLH des régions et les CHA, le Comités Homosexuels d'Arrondissement de Paris, qui avaient succédé au
dernier GLH de Paris, le GLH PQ. Nous avons déclaré que, ce projet étant également professionnel, nous souhaitions dégager du salariat pour consolider cette aventure. L'idée que notre engagement
social ose s'appuyer sur du salariat offusqua de nombreux militants homosexuels. La sortie des années soixante-dix était décidément difficile. C'est pourquoi, dans l'été 1979, tandis que la
première université d'été de Marseille s'ouvrait et que Gai Pied était déjà en kiosque, Jacky Fougeray, rédacteur en chef de Gai Pied et moi-même décidâmes de plutôt nous rendre
à Francfort pour le rassemblement du mouvement homosexuel allemand, dans un campus universitaire avec Gay Pride dans la ville.
Le CUARH fut fondé à cette première UEH de Marseille. Entre les anciens militants de Gai Pied et ceux du CUARH s'exprimera souvent un rapport aigre-doux avec de nombreux droits de réponse. Le CUARH, hormis faire abroger l'article 331, ce qu'il réussit par des manifestations incessantes, décidera de lancer son propre mensuel, Homophonies, sans doute insatisfait de la place que lui laissait le Gai Pied dans ses colonnes. Refusant longtemps de publier des annonces de rencontre ou des nus masculins qui agressaient les lesbiennes du journal du CUARH, Homophonies, alors qu'il abordait vaillamment comme nous la délicate question de la pédophilie, critiquera également l'insuffisante mixité de Gai Pied, ses photos qui exhibaient des sexes masculins et ses petites annonces par trop sexistes, sans vouloir comprendre le défi ainsi porté face à la censure.
Toutefois, tout le temps où je dirigeai Gai Pied Hebdo, une chronique lesbienne fut régulièrement publiée, libre d'expression, et même si nous savions que la proportion de lesbiennes qui lisait notre hebdomadaire était extrêmement minoritaire, de l'ordre de 1 à 2%. Plus largement, j'ajouterai qu'en quatre ans de direction de Gai Pied, je ne subis jamais un procès pour falsification de propos ou pour obstruction à la liberté d'expression. Je m'en honore alors que plusieurs centaines de personnes, connus ou inconnus, publièrent leurs écrits dans Gai Pied entre 1979 et 1983.
Le contenu de Gai Pied se partageait entre l'information internationale, politique et des régions, la critique culturelle, le soutien de nombreux artistes, les petites annonces et le courrier des lecteurs que je suivis personnellement quatre ans durant, échangeant notamment avec le malaise grave de certains d'entre eux. Car pour moi, Gai Pied était d'abord le journal de ses lecteurs. Tous les ans, des rencontres avaient lieu dans les principales villes de France, et je sautais souvent dans des trains pour rencontrer ceux qui ne vivaient pas les facilités de la vie parisienne, pour entendre aussi les critiques de lecteurs qui le trouvaient trop ou pas assez militant.
Question finances, le démarrage de Gai Pied avait bénéficié pour son lancement de traites solidaires concernant l'imprimerie de la Ligue Communiste Révolutionnaire. Il avait également bénéficié de plus d'un an d'hébergement dans mon appartement du 188 Boulevard Voltaire, temps au bout duquel nous pûmes louer une minuscule boutique au 64 de la rue de la Folie Méricourt avant d'investir, dans les années Mitterrand, le local plus confortable du 45 de la rue Sedaine, toujours dans le onzième arrondissement de Paris. Quant au premier salarié, ce fut le standardiste qui cumulait également les fonctions d'accueil, d'information et d'orientation. Le succès sera au rendez-vous, révélant également des vocations, confirmant des intelligences et des carrières journalistiques. Les ventes mensuelles s'élevèrent à plus de 30.000 exemplaires au printemps 1982.
Un insidieux débat, celui de l'argent, fera basculer l'histoire de ce journal. D'abord très réticent, je finis par admettre qu'un passage à l'hebdo de ce mensuel ne pouvait qu'accroître sa force d'impact au niveau politique et médiatique. Mais le rythme publicitaire s'emballa. On me signala amicalement qu'une publicité valait des milliers de lecteurs potentiels. Il fallait choisir entre un lectorat désormais captif mais pas exponentiel et les ressources faramineuses d'un champ publicitaire qui s'ouvrait. Pourtant, et malgré mes efforts notamment auprès des éditeurs, cette utopie marqua rapidement le pas. La manne publicitaire se limita donc à suivre l'expansion économique du milieu gay dont nous avions ouvert et soutenu bon nombre de nouveaux espaces de liberté en tant que militants, quelques années auparavant. A la direction, m'inquiétant d'une médiocrité qui nous menaçait, un responsable du journal me répliqua : "Après tout, les homosexuels n'ont que la presse qu'ils méritent!". Les lecteurs étaient injuriés, les journalistes étaient humiliés.
Avec le passage à l'hebdo, à l'automne 1982, la publicité gay avait tout envahi : la couverture, des publi-reportages qui copiaient notre maquette, les pages de consommation qui renvoyaient à la publicité, des fausses petites annonces, etc. David Girard y faisait paraître à prix d'or ou par complicité des encarts ("David, 20 ans, masseur") qui ressemblaient fort à de la prostitution. Nous n'avons jamais retrouvé son diplôme de kinésithérapeute au tribunal de commerce. Du coup, de nombreux prostitués demandaient à leur tour à être publiés. En tant que gérant et directeur de la publication, je risquais des peines de prison ferme pour proxénétisme. Je demandais donc la démission du responsable de la publicité, que j'obtins. Mais je n'eus jamais accès aux stratégies des négociations publicitaires. C'est alors que je me posai la question de continuer à être responsable d'un bateau ivre.
L'on indiqua également à l'équipe journalistique qu'il fallait cesser de critiquer des établissements qui annonçaient dans le journal. Certains saunas et certaines boites de nuit, qui annonçaient grassement dans notre hebdomadaire, pratiquaient pourtant le racisme ou la discrimination de l'âge. Politiquement au sens large, ce n'était pas plus simple. La célèbre couverture de Mitterrand avec sa déclaration et l'interrogation sur sept ans de bonheur fut chèrement acquise en direction. Plus tard, lors des massacres de Sabra et Chatila, après une épique protestation, on nous permit de publier in extremis un article qui était resté longtemps bloqué à la direction alors que Le Monde publiait en une un célèbre reportage de Jean Genet sur cette tuerie et présent parmi ces cadavres.
Nous devions cesser d'être politiques. Notre passé militant n'était plus évoqué, même entre nous. Comme un passé honteux, alors que la modernité nous appelait. De plus le rythme hebdomadaire obligeait l'équipe journalistique à écrire pour quatre ou cinq numéros à l'avance. L'actualité n'avait plus de hiérarchie, de sens, de relief alors que le militantisme était en crise et que le sida n'allait pas tarder à faire ses ravages.
En juillet 1983, nous fûmes une trentaine à démissionner de Gai Pied et nous sommes venus nous en expliquer ici, devant l'université de Marseille. Nous avions imprimé en 24 heures un petit journal d'explication intitulé "Gai Pied au cul". Un vote en Assemblée Générale nous avait mis en minorité au terme de batailles frontales d'une rare violence psychique et verbale, assorties de menaces sociales. L'AG avait désavoué la majorité des journalistes. Je fus le seul à la direction à soutenir leur protestation et le seul salarié à démissionner avec eux. Les autres votèrent, notamment les administratifs et les investisseurs, arguant de la fragilité financière du journal contre notre projet de restaurer une éthique journalistique en péril dans cette historique aventure. Mais il était trop tard : Foucault, Fernandez, Aron ou Duvert avaient déjà cessé de collaborer.
Nous démissionnons aussi car nous pensons que nos lecteurs sont abusés chaque semaine. Parmi ceux et celles qui décident de quitter ce journal, il y a Françoise d'Eaubonne, Yves Navarre, Olivier Drouault, Dominique Robert, Yves Edel, Jean Georges, Antoine Perruchot, Angélique Kouroulis, Daniel Guérin. Il y a également la totalité des correspondants régionaux dont Yves Chatelier, Georges Andrieux, Pierre de Ségovia, ou internationaux comme Jordi Petit à Barcelone, Dennis Altmann à Sydney, Philippe Adam à Berlin ou Alain-Emmanuel Dreuilhe à New-York. L'affaire fit grand bruit : dans la presse française, on n'avait jamais vu une telle équipe, soit plus de trente personnes, claquer ainsi la porte, et un fondateur démissionner de son propre journal. Contrairement au procès contre Hersant qui venait d'avoir lieu concernant Le Figaro, notre équipe journalistique ne put faire valoir la clause de conscience. Le tribunal estima sans doute qu'il s'agissait là d'une querelle interne.

Le Père Docu s'appelle Gérard Coudougnan, il est né en 1962 et a pour qualification « enseignant-documentaliste », vous savez la dame qui râle au C.D.I. (centre de documentation et d'information) : c'est lui. Pour des raisons indépendantes de sa volonté, il est en ce moment éloigné de son lieu de travail habituel mais a toujours un C.D.I. (contrat à durée indéterminée) avec les bouquins pour qui il a une vraie A.L.D. (affection de longue durée).
Au hasard de ses lectures, il a croisé Marc-Jean Filaire puis Môssieur Daniel C. Hall (« The Boss ») qui lui a proposé de regrouper ici quelques « recensions » d'ouvrages à thématique LGBT.
Toute remarque, toute suggestion sera la bienvenue. Les avis, sous forme de commentaires, pour échanger des
points de vue encore plus !
La bibliothèque rose est ouverte… vous avez lu Le Club des Cinq d'Enid Blyton ? Claude, le « garçon manqué » est peut-être alors votre première rencontre avec une petite lesbienne ou une future transgenre ? Ah bon, vous n'avez pas connu les Bibliothèques Rose et Verte ? Qu'importe, entrez (couverts !) ici et faites ce que vous voulez entre les rayons, ne soyez pas sages ...
Pierre LACROIX, Homo Pierrot : tome 1,
ErosOnyx, 2008, 142 p. – 14 x 19 cm, 17 €
Pierre Lacroix entreprend ici le début de son autobiographie : enfance et adolescence.
Les amoureux de la littérature, de la chanson et les cinéphiles vont retrouver, dans ce récit, des émotions ressenties à l'écoute de vinyles, en tournant les pages de livres marquants ou au creux d'un fauteuil, dans une salle obscure où la lumière apparaissait dans un regard, une attitude, un zoom sur le regard qu'échangeaient deux hommes.
Le contexte est rural : une ferme auvergnate des années 60. La famille banale, mais le dernier regard d'une mère mourante, ses derniers mots pour son Pierrounel, âgé de douze ans, le sont moins. Il y a de l'amour, du respect et de la douceur dans cette maison. Pierre en aura besoin et saura y avoir recours lorsque son attirance pour les garçons lui apparaîtra comme une évidence à laquelle personne ne sera en mesure d'émettre une objection digne d'intérêt. « Vis comme tu es né, vis comme tu es » est la phrase qui guide Pierre.
Et le collège lui offre Erwan, un prof de français qui place l'ouverture de l'esprit et l'enrichissement culturel de ses élèves au-dessus des consignes pédagogiques ou des grilles d'évaluation. Le français n'est pas une discipline scolaire mais le moyen de s'ouvrir aux autres, de puiser dans leurs écrits la force et les moyens de façonner sa propre existence. Pierre est fasciné par Erwan, et si Erwan dépasse les limites de la pédagogie et de la loi dans sa relation avec son élève, le lecteur se retrouve au cœur d'un roman d'apprentissage sentimental, littéraire et humain où la passion emporte tout sur son passage.
Pierre absorbe tout : la musique, les giclées de sperme, les expériences américaines d'Erwan, les textes que Lagarde & Michard ont censurés. Il reste imperméable aux regards étriqués des autres collégiens, des esprits « bien pensants », des bigots laïques dévots du Dr Freud…
Dans un style beaucoup plus romanesque que l'immense poème qu'est Bleus, Pierre Lacroix montre une autre facette de son talent d'écrivain, une plume plus sobre, un style qui entraîne au cœur d'un être en formation avec qui l'empathie se fait sans violence ni artifices et qui laisse un goût d'inachevé assez agréable au moment où Pierre va quitter sa campagne pour Paris.
Pierre LACROIX, Homo Pierrot : tome 2 : Sous les Toits de Paris,
ErosOnyx, 2009, 142 p. – 14 x 19 cm, 17 €
Pierrounel est « monté à Paris » !!! Encore un Auvergnat qui va y faire fortune ? Non : si Homo Pierrotest Parigot, c'est par amour pour le bel Erwan, muté dans la capitale. Bac en poche, l'élève a suivi son amour de prof de lettres.
Avec leur chien, ils s'installent Sous les toits de Paris pour y vivre la suite de leur histoire. Moins d'action que dans le tome 1, mais une réflexion toujours aussi profonde, contrastée et argumentée de cet écorché de Pierrot.
Le jeune homme apprend à se vêtir : ses pages (13 à 15) sur le vêtement et le look sont un régal pour toutes les fashion victims qui trouveront là un fabuleux argumentaire à développer auprès de leurs copines ! Toujours plus soucieux d'intérieur que d'apparences, le jeune homme et son enseignant de compagnon, enrichissent leurs vécus d'observations d'une « communauté homo » en mutation. Avec un soupçon de Fhar et la plume de l'ange Hocquenghem ils investissent le royaume de Navarre (Yves) pour créer le territoire de leur couple. Sensualité et sexualité doivent sans cesse fixer de nouvelles limites dans un gay-to bordé d'un Marais aux sables mouvants où le fantasme peut engloutir quelques rêves.
Côté réalité, Erwan confronte encore, même au cœur de Paris, ses rêves d'enseignant idéaliste à une réalité plus vulgaire (p. 64-65)
Oui, Erwan avait en lui cette gloire des choix que donne l'instruction, ce feu de croire en un grand corps mobile dont l'école est le sang, quand elle est vivante, exigeante et ne fait pas semblant d'instruire ! Tant qu'il y aura des professeurs comme lui, se disait Pierrot, les élèves auraient quelque chance de ne devenir ni chair à canons, ni chair à patrons, ni chair à curaillons...
Le X est plus hard dans le quotidien que dans les backrooms : Atarax, Stillnox et latex intempestif sont des rimes à l'ampleur inconnue dans la vie du couple Erwan-Pierrot, dont les traces vont marquer la fin de ce tome deux.
Mélancolie, dépression et mal du pays : on peut retrouver ici quelques éléments de la confrontation idéal/réel qui fait la richesse des camaïeux poétiques des Bleus qui marquent les yeux, les rêves et la peau de Pierre Lacroix. Ce bleu qui s'éloigne contraste tellement avec les roses dont la graphiste Carlotta L. a entouré les lettres du titre HOMO PIERROT que l'on examine la couverture de plus près : il y a, en plus du vert du feuillage, des épines, rouges elles aussi. Impossible de dire, une fois le livre refermé si le sang qui les a marquées est plus celui de Pierrot que celui d'Erwan. Il est cependant difficile d'imaginer que ce récit ne laisse aucune trace chez son lecteur.
Merci à Clément Marie, brillant et sympathique attaché de presse d'ErosOnyx !
POUR EN SAVOIR PLUS :
Le site de l'éditeur :
http://www.erosonyx.com/?Pourquoi-ce-nom-d-ErosOnyx
Gonzague La Tour de Mossart, Brigitte Canuel, Des Aveux :
Chronique d'une enfance homo, Albin Michel, 2002, 200 p., 15 €
Un titre net et sans bavures : Des Aveux.
Un titre qui fait immédiatement réagir : quel accusé va-t-on faire entrer ? Quel est donc ce crime qu'il « avoue » ???
Un sous-titre complète : Chronique d'une enfance homo.
Faut-il encore parler d'aveu au sujet de son orientation sexuelle ? Quand on « annonce », quand on « confie » que l'on est attiré par les personnes de son sexe, faut-il utiliser un terme lié à la faute, à la morale ?
Une enfance homo ? Tiens donc, en voici un qui va nous raconter qu'il est homo depuis tout petit, qu'il n'a pas choisi, subi ou accepté sa voie à l'adolescence ? Intéressant, et quasi inédit...
Quand on ajoute que le nom et le prénom de l'auteur semblent se rattacher à un vrai quatre-quarts de noblesse française, on entre dans ce livre avec l'esprit tout émoustillé. On va l'écouter, le p'tit aristo futur médecin, et lire attentivement ce qu'avec une journaliste il a pu raconter sur son expérience de gamin pédé !
La table donne des pistes :
1.La découverte
2.La révolution en marche
3.Mon problème n'est plus l'homosexualité mais l'homophobie.
Au fil de son récit, Gonzague dévoile son drame intime qu'il n'a personne avec qui partager : il est attiré par les garçons. Dans une famille catholique dont il perçoit les limites de « tolérance » avec une lucidité cruelle pour lui, ceci est tout simplement impossible à vivre. Une fois éliminées les solutions « simulation avec une fille » puis « vocation religieuse », la lecture de Freud ne va pas lui être d'un immense secours. C'est pourtant avec ces deux approches, ces deux béquilles qu'il s'attache à analyser cette enfance homo. Entre doctrine catholique à la sauce Marc Oraison et complexe d'Oedipe, l'auteur explique, justifie, argumente, freudonne une mélodie d'enfance sur un mode « pervers polymorphe » douloureusement conscient de sa différence.
C'est l'intérêt principal de cette confession : montrer qu'une orientation sexuelle existe dès l'enfance et que, conditionné par une éducation traditionnelle, on peut – ici dans une infinie culpabilité – se sentir pédé ou goudou dès l'école primaire, malgré l'hostilité latente ou exprimée de tout le reste du monde !
On a de la peine à voir Gonzague avancer dans sa réflexion, tellement il a intégré le sentiment d'homophobie dont il se fait à la fois acteur et victime. Quand il tombe amoureux et que ce sentiment partagé lui donne la force de « passer aux aveux » (pour rester dans son état d'esprit) on ne ressent une vraie satisfaction mais pas de véritable soulagement pour lui, tellement son homophobie demeure sous-jacente, prête à faire de lui une victime permanente de deux millénaires d'obscurantisme judéo-chrétien.
Son dialogue avec Brigitte Canuel, la journaliste qui l'a aidé à rédiger ce livre est plus rassurant et constitue peut-être la partie la plus intéressante, la plus constructive, la plus utile de tout le livre. Schématique et trop synthétique sans doute, son histoire du vécu homosexuel apporte quand même (p. 202) quelques nuances sur la pensée freudienne, dont on regrette que le jeune interne en médecine n'ait pas fait usage dans son auto-analyse antérieure.
Deux passages attirent l'attention d'un chroniqueur du blog Les Toiles Roses.
Le premier est le constat, p. 68 et 69, de l'omniprésence hétérosexuelle culturelle et médiatique : né en 1974 (trois ans après le FHAR !!!) Gonzague ne croise que Zaza et Renato dans La Cage aux folles (cf l'analyse si intéressante de ce film par l'ami M.J. Filaire dans L'Ado, la folle et le pervers, H&O, 2008 : pages 181 à 187). Aussi étonnant que cela puisse paraître, s'il fréquente des bibliothèques ou des librairies, il n'y trouve pas les quelques auteurs pédés assumés classiques qui sont déjà largement diffusés (Guy Hocquenghem, Dominique Fernandez, Yves Navarre, prix Goncourt 1980 avec Le Jardin d'acclimatation). Même pour des « jeunes » aujourd'hui trentenaires, il reste du boulot !
Le deuxième est l'appétit de Gonzague, après son coming-out, pour la culture gay (p. 179) et il écrit « Les Roseaux sauvages , Beautiful Thing (1), Garçon d'honneur (2), Maurice(3)... autant de films qui me permirent de m'accepter positivement». Côté littérature, le bougre n'a pas non plus mauvais goût puisqu'il choisit de recopier intégralement la lettre que Michael Tolliver (héros gay des Chroniques de San Francisco d''Armistead Maupin) écrit à sa mère depuis son lit d'hôpital, prisonnier de son corps lors d'une curieuse maladie neurologique (4), pour lui expliquer (pas lui avouer !) qu'il est heureux comme il est et qu'il est inutile de savoir pourquoi il est homosexuel (p. 207) (5).
Dernière constatation : ce livre a été emprunté dans une bibliothèque municipale (celle d'une ville d'environ 100 000 habitants) : il a donc réussi par son titre, son éditeur et sa quatrième de couverture à attirer l'attention d'un(e) bibliothécaire qui a choisi de le mettre en rayon (psychologie)... où il ne voisine hélas avec aucun autre ouvrage moins imbibé d'auto-homophobie. Ce livre s'adresse donc plus à des parents qu'à des ados concernés, tant il est plein de références seulement accessibles aux adultes… et d'un douloureux manque d'estime de soi qui pourrait déteindre sur un lecteur mal dans sa peau.
Espérons qu'avec les fichiers informatisés, l'ado curieux(se) et concerné(e) puisse aussi trouver côté romans et DVD des vécus dont les récits écrits ou filmés l'aideront à avancer, avec la même force, la même persévérance, la même intelligence et le même altruisme que ceux réunis par Gonzague La Tour de Mossart dans son livre.
Et s'il (elle) n'est inscrit(e) dans aucune bibliothèque, Les Toiles Roses existent... et il sera régulièrement question ici de littérature-jeunesse, de ces romans écrits pour enfants et adolescents dans lesquels il y a d'autres personnages que des papas et des mamans, et dont l'épilogue n'est pas forcément « ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants »
(1) http://www.lestoilesroses.net/article-600594.html
(2) http://www.lestoilesroses.net/article-857263.html
(3)http://www.lestoilesroses.net/article-1399150.html
(4) sujet d'un livre très récent de Claude Pinault, Le Syndrome du bocal, Buchet-Chastel, 2009, 345 p.
(5) le texte complet de cette superbe lettre est situé des pages 248 à 251 de l'édition poche (10/18) des Nouvelles Chroniques de San Francisco.
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